{"id":3901,"date":"2025-11-03T13:17:12","date_gmt":"2025-11-03T13:17:12","guid":{"rendered":"https:\/\/anapi.fr\/?p=3901"},"modified":"2025-11-03T13:46:28","modified_gmt":"2025-11-03T13:46:28","slug":"sans-haine-mais-sans-oubli-temoignage-du-medecin-andre-sur-la-bataille-de-nghia-lo-et-sa-captivite-1952-1954","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/anapi.fr\/?p=3901","title":{"rendered":"Sans haine, mais sans oubli : T\u00e9moignage du m\u00e9decin Andr\u00e9 sur la bataille de Nghia Lo et sa captivit\u00e9 (1952-1954)"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_3902\" aria-describedby=\"caption-attachment-3902\" style=\"width: 1024px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-3902 size-large\" src=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andremedecin-1024x707.jpeg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"707\" srcset=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andremedecin-1024x707.jpeg 1024w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andremedecin-300x207.jpeg 300w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andremedecin-768x530.jpeg 768w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andremedecin.jpeg 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-3902\" class=\"wp-caption-text\"><\/span> <span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\">M\u00e9decin Andr\u00e9, en haut \u00e0 droite, signal\u00e9 par la fl\u00e8che. Photo prise par le Vi\u00eat-minh et publi\u00e9e ult\u00e9rieurement dans l\u2019Humanit\u00e9<\/span><\/figcaption><\/figure>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\"><span style=\"font-size: large;\"><b>INDOCHINE 1951 &#8211; 1954<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Apr\u00e8s un voyage sur le &#8220;S\/S Pasteur&#8221; de 25 jours avec escale \u00e0 Aden et Singapour, nous arrivons au cap Saint Jacques au niveau de la rivi\u00e8re de Sa\u00efgon. Nous sommes le 13 D\u00e9cembre 1951.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Une partie de la troupe est transbord\u00e9e sur des L.C.M (navires de guerre, transports de troupe adapt\u00e9s pour remonter les fleuves). Dans ma pr\u00e9cipitation pour aller chercher mon appareil photo afin de prendre des clich\u00e9s de ce transbordement, je heurte violemment un hublot ouvert et m&#8217;entaille s\u00e9rieusement le cuir chevelu (3 points \u00e0 I\u2019infirmerie du bord). Mauvais pr\u00e9sage ! En plus c&#8217;est un 13 du mois&#8230;<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Le pasteur reprend la mer en direction du nord. La mer est tr\u00e8s agit\u00e9e, nos pens\u00e9es aussi. Un certain trouble, une angoisse pr\u00e9monitoire nous prend au niveau du Tonkin. Nous avions en effet durant cette travers\u00e9e un peu oubli\u00e9 par moments, gr\u00e2ce aux escales et aux plaisirs de la vie sur un grand paquebot, la destination du Pasteur\u00a0: l\u2019Indochine et la guerre.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous d\u00e9barquons au large de Haiphong sur des L.C.M sur lesquels nous parcourons la magnifique baie d&#8217;Along, mais d\u00e9j\u00e0 nous avons, par les marins embarqu\u00e9s, des nouvelles assez mauvaises de la situation militaire au Tonkin en cette fin d&#8217;ann\u00e9e 1951.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous sommes vite renseign\u00e9s\u00a0: en effet d\u00e8s notre d\u00e9barquement, nous sommes attendus, les huit m\u00e9decins lieutenant que nous sommes, par le m\u00e9decin colonel directeur du Service de Sant\u00e9 des forces du Nord Vietnam (Dir Sant\u00e9 des F.T.N.V.). Ce dernier est venu en personne de Hano\u00ef \u00e0 Haiphong pour nous recevoir, nous annoncer qu&#8217;il a besoin de nous dans les plus brefs d\u00e9lais, car il a promis \u00e0 nos camarades une rel\u00e8ve avant No\u00ebl. Aussi, avec les am\u00e9nagements d&#8217;usage, il nous annonce nos affectations s\u00e9ance tenante, pour \u00eatre op\u00e9rationnels dans les 48 heures.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Toutes nos unit\u00e9s sont engag\u00e9es dans la grande bataille de Hoa-Binh, sauf une actuellement au repos mais \u00ab\u00a0vraisemblablement (dixit le colonel) concern\u00e9e par une bataille ult\u00e9rieure \u00e0 l&#8217;\u00e9poque de la r\u00e9colte du riz\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous d\u00e9cidons de tirer au sort notre affectation. Les papiers sont brass\u00e9s dans le k\u00e9pi du colonel et chacun tire son r\u00e9giment. Je suis affect\u00e9 m\u00e9decin du 1\u00b0 bataillon Tha\u00ef en moyenne r\u00e9gion, le seul actuellement au repos. J&#8217;avoue avoir une sensation de soulagement dans l\u2019imm\u00e9diat. Mes camarades pensent sinc\u00e8rement que j&#8217;ai la chance avec moi. Le sort en est jet\u00e9. Je pars 48 heures apr\u00e8s par avion en pays Tha\u00ef.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">J&#8217;ai auparavant rejoint Hano\u00ef, j&#8217;ai visit\u00e9 rapidement cette ville en guerre, aust\u00e8re \u00e0 cette \u00e9poque, sillonn\u00e9e de convois de troupes et tr\u00e8s diff\u00e9rente de Sa\u00efgon.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>Le poste de Nghia-L\u00f4<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Le 18 d\u00e9cembre j&#8217;arrive avec un petit avion de Haviland dans le bassin de Nghia-L\u00f4, au milieu de rizi\u00e8res entour\u00e9es de montagnes, bassin de 4 \u00e0 5 kilom\u00e8tres de long sur 1 kilom\u00e8tre de large environ. Presque au milieu du bassin, un village de cagn\u00e2s avec deux ou trois b\u00e2timents en dur cernant le poste proprement dit, construit sur une hauteur voisine, elle-m\u00eame prolong\u00e9e par un terrain d&#8217;aviation de dimensions modestes.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Il est 15 heures quand nous atterrissons sur le terrain de Nghia-L\u00f4 ; le poste semble endormi, une certaine qui\u00e9tude \u00e9mane de cet ensemble poste &#8211; village, un soldat s&#8217;approche seul de I \u2018appareil, se pr\u00e9sente et imm\u00e9diatement court avertir le m\u00e9decin que je vais remplacer. Mon camarade, le m\u00e9decin lieutenant Pecker, un tr\u00e8s chic type de deux promos avant moi, m&#8217;accueille avec beaucoup de chaleur, et de joie aussi car il d\u00e9sire retourner \u00e0 Hano\u00ef chez les paras, et de plus retrouver son \u00e9pouse, infirmi\u00e8re \u00e0 I \u2018h\u00f4pital Lanessan.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Passages de consignes tr\u00e8s rapides et exp\u00e9ditives, mon camarade n&#8217;aime pas les paperasses, c&#8217;est un homme d&#8217;action. Il me raconte la bataille de Nghia-L\u00f4 qui vient de se d\u00e9rouler (octobre 1951). \u00c7&#8217;a \u00e9t\u00e9 rude, le chef de bataillon a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 au combat, et il est mort dans les bras de mon camarade, visiblement tr\u00e8s affect\u00e9 par la mort du commandant. <\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Le lendemain il me quitte. H\u00e9las je ne le reverrai plus ; il mourra jeune m\u00e9decin commandant, bien tristement, au Val de Gr\u00e2ce quelques ann\u00e9es plus tard. J&#8217;ai su combien il avait \u00e9t\u00e9 pein\u00e9 quelques mois apr\u00e8s notre rencontre, lors de la chute du poste, de ma captivit\u00e9, regrettant d&#8217;avoir tant insist\u00e9 pour revenir \u00e0 Hano\u00ef. C&#8217;est ainsi&#8230;<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">J&#8217;ai fait la connaissance des officiers du poste. Le commandant, encore jeune, est tr\u00e8s dynamique, le capitaine adjoint plus aust\u00e8re, mais appara\u00eet tr\u00e8s responsable et plein de sagesse. Je sympathise imm\u00e9diatement avec les lieutenants, un peu plus \u00e2g\u00e9s que moi mais tr\u00e8s sympathiques, en particulier le lieutenant Danel, officier de renseignements, un gars du Nord auquel j&#8217;\u00e9tais tr\u00e8s attach\u00e9.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Je sympathise aussi avec un sous-lieutenant officier des d\u00e9tails, joyeux drille r\u00e9serviste servant sous contrat, pas militaire pour deux sous mais boute en train de la popote \u00e0 ce moment-l\u00e0. <\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Je fais \u00e9galement connaissance des sous-officiers, tous assez jeunes, tr\u00e8s disparates par leurs origines, leurs allures, leurs convictions en g\u00e9n\u00e9ral. Les hommes de troupe, tous engag\u00e9s volontaires, \u00e9taient encore plus disparates et, il faut bien le dire, certains \u00e9taient vraiment \u00ab\u00a0paum\u00e9s\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">L&#8217;infirmerie est situ\u00e9e au pied du poste, pratiquement dans le village. En dur pour une partie, sous paillote pour I \u2018autre, la partie civile portant I &#8216;inscription \u00ab\u00a0assistance m\u00e9dicale indig\u00e8ne\u00a0\u00bb (A.M.l.), c&#8217;est \u00e0 dire qu&#8217;une de mes missions principales est de m&#8217;occuper de la population locale et des environs. Pour ce faire, j&#8217;ai \u00e0 ma disposition une dizaine d&#8217;infirmiers, dont un sous-officier Tha\u00ef et un sous-officier europ\u00e9en, sans compter les deux infirmiers dans chacun des douze autres postes dont j&#8217;ai la charge, postes r\u00e9partis dans le secteur de Nghia-L\u00f4 que le 1&#8243; Bataillon Tha\u00ef contr\u00f4le, tous situ\u00e9s \u00e0 plusieurs heures de marche du P.C.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Ma fonction est donc d&#8217;assurer tous les jours le service m\u00e9dical de I \u2018infirmerie civile (A.M.l.) de Nghia-L\u00f4, ainsi que la visite des militaires du poste, et p\u00e9riodiquement de me rendre dans les trois autres compagnies r\u00e9parties dans les postes d\u00e9pendant de celles-ci.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Pratiquement, toutes les trois semaines environ, je pars donc avec une liaison, toujours avec un officier, quelquefois le commandant lui-m\u00eame, quelques sous-officiers et hommes de troupe (encadrement, protection et mission de ravitaillement tous azimut). Nous restons trois \u00e0 cinq jours avant de rejoindre le P.C. Le terrain est tr\u00e8s accident\u00e9, nous avons de petits chevaux surtout pour porter les charges lourdes. Ne portant personnellement pas de sac, je parcours sans peine les pistes et utilise peu le cheval, ce qui vaut mieux d&#8217;ailleurs car je monte en d\u00e9pit du bon sens et suis surnomm\u00e9 \u00ab\u00a0 le cavalier noir\u00a0\u00bb pour avoir un dimanche pataug\u00e9 dans la boue avec une chemise blanche, envoy\u00e9 en I&#8217;air par mon \u00ab\u00a0Ab\u00e9lard\u00a0\u00bb lors de la travers\u00e9e d&#8217;une mare \u00e0 buffles.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Les jours o\u00f9 je ne sors pas se d\u00e9roulent de fa\u00e7on assez immuable : visite le matin, \u00e0 huit heures les militaires, puis plus longuement la consultation des civils avec souvent promenade au milieu du village le jour du march\u00e9, ou visite \u00e0 l&#8217;\u00e9cole. Les consultations se d\u00e9roulent de neuf heures \u00e0 midi et m\u00eame I&#8217;apr\u00e8s-midi, la population \u00e9tant peu disciplin\u00e9e, et les diff\u00e9rentes ethnies, M\u00e9o, Tha\u00ef, Muong, venant \u00e0 I&#8217;infirmerie au gr\u00e9 de leurs passages dans le bassin, les M\u00e9o en particulier vivant toujours sur les hauteurs dominant celui-ci.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Repas \u00e0 midi, sieste traditionnelle et reprise d&#8217;une activit\u00e9 assez ralentie vers 15 heures 30, aussi les apr\u00e8s-midi, en principe je fais les \u00ab\u00a0paperasses\u00a0\u00bb, rapports divers sur les activit\u00e9s civiles et militaires, et veille au ravitaillement sanitaire des autres postes qui demandent souvent des m\u00e9dicaments en dehors des distributions p\u00e9riodiques r\u00e9guli\u00e8res. Les fins d&#8217;apr\u00e8s-midi nous permettent souvent une d\u00e9tente, soit \u00e0 la popote, soit \u00e0 nouveau dans le village, chez les deux p\u00e8res missionnaires ou chez les quelques commer\u00e7ants de \u00ab\u00a0la ville\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Une des distractions principales est I&#8217;arriv\u00e9e de I&#8217;avion, avec le courrier tant attendu. C&#8217;est en fin de sieste en g\u00e9n\u00e9ral que le vrombissement du petit appareil nous propulse sur le terrain. Grande \u00e9tait notre d\u00e9ception quand les conditions m\u00e9t\u00e9o, en particulier la persistance de nuages sur le bassin emp\u00eache I&#8217;avion d&#8217;attenir et qu&#8217;apr\u00e8s quelques rotations autour du bassin nous entendons le \u00ab\u00a0Morane\u00a0\u00bb ou le \u00ab\u00a0Haviland\u00a0\u00bb retourner sur Hano\u00ef sans avoir pu d\u00e9poser le pr\u00e9cieux chargement. Notre d\u00e9ception est alors grande, et tous nous avons ressenti le d\u00e9couragement apr\u00e8s ces atterrissages impossibles.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">La moyenne r\u00e9gion o\u00f9 nous sommes est assez fr\u00e9quemment sujette \u00e0 ces mauvaises conditions m\u00e9t\u00e9o et nous ressentons tr\u00e8s douloureusement cette sensation d&#8217;isolement. Encore 24 heures minimum \u00e0 attendre. La nuit nous para\u00eet longue et longues tes heures qui restent avant le retour de I&#8217;avion.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">De temps \u00e0 autre, le soir apr\u00e8s le d\u00eener, le chef de bataillon, de mani\u00e8re un peu autoritaire il est vrai, nous convie \u00e0 aller chez le chinois prendre un pot et jouer au \u00ab\u00a0ba-koan\u00a0\u00bb succ\u00e9dan\u00e9 des jeux de casino \u00e0 I&#8217;europ\u00e9enne. Seul le capitaine adjoint reste alors au poste, gardien s\u00fbr et efficace, et quelque peu moqueur de notre attitude vis \u00e0 vis du commandant. Il n&#8217;a pas tout \u00e0 fait tort car notre image de marque se ressent de ces prestations pas toujours \u00e0 notre avantage et certainement connues de nos ennemis.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Ainsi au fil des jours nous sommes surveill\u00e9s, espionn\u00e9s, et I&#8217;action psychologique que nous menons avec nos efforts de divers ordres (aide \u00e9conomique et m\u00e9dicale entre autres) est en partie vaine \u00e0 cause de ces erreurs de parcours et surtout de la contre-propagande faite par le viet-minh \u00e0 notre intention, agissant sur la population civile certes, mais ce qui est beaucoup plus grave sur notre troupe essentiellement compos\u00e9e, nous le rappelons, de partisans Tha\u00ef originaires de la r\u00e9gion o\u00f9 le bataillon est implant\u00e9.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">La saison froide pass\u00e9e, nous avons eu quelques jours o\u00f9 la temp\u00e9rature nous parait assez basse, toutes proportions gard\u00e9es. Au Tonkin nous supportons certains jours le battle-dress de drap le soir et le matin de tr\u00e8s bonne heure. Les premiers jours de printemps sont tr\u00e8s beaux et tr\u00e8s vite il fait chaud, en particulier \u00e0 la mi-journ\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">La vie \u00e0 Nghia-L\u00f4 se d\u00e9roule toujours assez paisiblement, seuls nos avant-postes sont I&#8217;objet de quelques actions, le plus souvent nocturnes, du viet-minh, avec tirs de harc\u00e8lement et embuscade \u00e0 la limite de notre zone de contr\u00f4le. Malheureusement ces embuscades sont quelquefois meurtri\u00e8res pour nos \u00e9l\u00e9ments de reconnaissance, et nos tirailleurs de pointe, bless\u00e9s, quelquefois gri\u00e8vement, loin du poste et \u00e0 plus forte raison du P.C., restent victimes des conditions d&#8217;\u00e9vacuation inexistantes par temps couvert, I&#8217;avion sanitaire ne pouvant atterrir. Ceci reste un des drames de I&#8217;isolement, de perdre ces tirailleurs gri\u00e8vement bless\u00e9s et devant subir une intervention en milieu chirurgical. Nous intervenons \u00e0 plusieurs reprises, heureusement avec un certain succ\u00e8s quand cela reste de notre comp\u00e9tence : amputation d&#8217;une main, d&#8217;une jambe ayant permis la survie, contrairement aux plaies visc\u00e9rales graves de I&#8217;abdomen.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Dans le secteur civil, nous avons quelquefois des br\u00fbl\u00e9s graves, d\u00fbs au fait que les populations montagnardes M\u00e9o font habituellement bruler les for\u00eats d&#8217;altitude pour faire des \u00ab\u00a0rye\u00a0\u00bb et cultiver ensuite du riz de montagne. De m\u00eame nous avons \u00e0 intervenir aupr\u00e8s des femmes du village pour quelques grossesses pathologiques inaccessibles aux matrones, mais difficiles pour nous \u00e9galement. Les matrones, sages-femmes locales, intervenant toujours en premier ressort aupr\u00e8s des femmes Tha\u00ef, qu&#8217;une pudeur bien compr\u00e9hensible retient de faire appel au m\u00e9decin, homme et \u00e9tranger de surcro\u00eet. J&#8217;ai en particulier le souvenir p\u00e9nible d&#8217;un accouchement impossible par les voies naturelles, y compris avec un forceps qui m&#8217;obligea \u00e0 faire une basio thripsie (op\u00e9ration barbare qui consiste \u00e0 retirer I&#8217;enfant avec effraction du cr\u00e2ne, mais qui assure le sauvetage de la m\u00e8re), ce qui fut fait apr\u00e8s avoir pass\u00e9 du plasma et pratiqu\u00e9 une r\u00e9animation assez longue de I&#8217;int\u00e9ress\u00e9e, en tr\u00e8s mauvais \u00e9tat d\u00e8s le d\u00e9part.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Par contre nous sommes souvent appel\u00e9s pour soigner des enfants, atteints surtout de d\u00e9nutrition, de maladies infectieuses (rougeole principalement) et d&#8217;affections parasitaires g\u00e9n\u00e9rales (paludisme, parasitoses digestives) ou locales, en particulier cutan\u00e9es, compte tenu des assez mauvaises conditions d&#8217;hygi\u00e8ne habituelles dans ces populations.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous avons une tr\u00e8s importante \u00e9pid\u00e9mie d&#8217;oreillons chez nos tirailleurs, provoquant une interruption de service de nombreux hommes en m\u00eame temps; \u00e9pid\u00e9mie difficile \u00e0 diagnostiquer au tout d\u00e9but, \u00e9tant donn\u00e9 le faci\u00e8s juv\u00e9nile et tr\u00e8s joufflu de nombreux jeunes partisans, certains ayant en effet \u00e0 peine 18 ans.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Il y a parmi nous aussi quelques partisans annamites au faci\u00e8s plus ingrat, dont mon propre ordonnance, surnomm\u00e9 Giap, ancien soldat du viet-minh ralli\u00e9 \u00e0 notre cause, fid\u00e8le et parfait serviteur qui ne nous trahira pas lors de notre capture. Nous ne pouvons pr\u00e9sager du comportement de nos hommes; \u00e0 cette \u00e9poque nous ne pensons pas que le sort des armes puisse \u00eatre un jour en notre d\u00e9faveur. Ce n&#8217;est que quelques mois plus tard que peu \u00e0 peu se fait I&#8217;id\u00e9e que nous aurons des difficult\u00e9s \u00e0 vaincre I&#8217;ennemi s&#8217;il revenait en force, alors que nous ne pourrons plus compter sur un renfort important venant de Hanoi.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Il est temps en effet de dire que la bataille de Nghia-L\u00f4 de 1951 avait \u00e9t\u00e9 gagn\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 I&#8217;envoi de trois bataillons parachutistes d&#8217;intervention, renfort possible fin 1951 apr\u00e8s I&#8217;impulsion du g\u00e9n\u00e9ral de Lattre, h\u00e9las d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s malade \u00e0 cette \u00e9poque. Les renseignements que nous avons \u00e0 partir de juillet 1952 nous font douter de I&#8217;intervention massive de Hano\u00ef en cas de nouveau coup dur en octobre 1952.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">En effet depuis quelques mois la situation au Tonkin se d\u00e9t\u00e9riore : face \u00e0 la pugnacit\u00e9 de l&#8217;ennemi, de plus en plus aid\u00e9 par la Chine communiste, voire la Russie, la France r\u00e9pond par une diminution des renforts de la m\u00e9tropole, d&#8217;o\u00f9 une diminution de la force d&#8217;intervention de notre propre corps exp\u00e9ditionnaire. Il y a un manque certain en m\u00e9tropole de force de conviction et d&#8217;aide morale et psychologique du gouvernement, et de la France en g\u00e9n\u00e9ral.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Devant la d\u00e9t\u00e9rioration locale de notre secteur, le commandement envoie en juillet 1952 des \u00e9l\u00e9ments du G.C.M.A. (groupement commando mixte a\u00e9roport\u00e9) : deux lieutenants de qualit\u00e9, des sous-officiers hors pair et quelques partisans viennent travailler \u00e0 notre profit dans notre secteur. Ils installent leur base arri\u00e8re pr\u00e8s du poste et imm\u00e9diatement patrouillent en zone ennemie en tenue de commando. Par petits groupes de partisans locaux, ils s&#8217;infiltrent chez les viets pendant quelques jours et reviennent nous renseigner sur les intentions de I&#8217;ennemi.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">D\u00e8s cette \u00e9poque, nous savons de source s\u00fbre et par nous-m\u00eame, de la bouche des lieutenants Hantz et Gire, v\u00e9ritables chevaliers de l&#8217;\u00e9poque moderne, hommes de courage, d&#8217;action, de conviction et de foi qui iront jusqu&#8217;au sacrifice supr\u00eame, nous ne les oublierons jamais, \u00ab\u00a0honneur au courage malheureux\u00a0\u00bb, nous savons donc que I&#8217;ennemi veut revenir au moment de la r\u00e9colte du riz dans le bassin, en octobre, en force cette fois-ci, et avec la ferme intention de se venger de la d\u00e9faite de 1951, donc d&#8217;emporter la victoire. Ils mettent les moyens en hommes\u00a0: deux divisions montent vers nous, et les mat\u00e9riels n\u00e9cessaires sont d\u00e9j\u00e0 rassembl\u00e9s de I&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 du fleuve rouge.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Ces renseignements sont confirm\u00e9s d\u00e8s le mois d&#8217;ao\u00fbt 1952. A partir de cette \u00e9poque I&#8217;ambiance dans le bataillon change, une certaine gravit\u00e9 s&#8217;empare de tous les officiers et sous-officiers, les liaisons avec les autres postes sont effectu\u00e9es avec des moyens plus importants. Les postes p\u00e9riph\u00e9riques sont tr\u00e8s souvent attaqu\u00e9s la nuit, mais surtout pour analyser les dispositifs de d\u00e9fense, sans intention dans I&#8217;imm\u00e9diat de les enlever.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Au poste de Nghia-L\u00f4 bas, comme au poste de Nghia-L\u00f4 haut, qui surplombe le terrain d&#8217;aviation et est coupl\u00e9 avec le P.C. pour la d\u00e9fense de Nghia-L\u00f4 m\u00eame, les moyens de d\u00e9fense sont renforc\u00e9s. Emploi f\u00e9brile de barbel\u00e9s, de charges creuses, de napalm pour parfaire les abords de ces deux camps. Peut-\u00eatre est ce d\u00e9j\u00e0 un peu tard pour transformer ces postes faits surtout de rondins de bois, de cailloux, de bambous ac\u00e9r\u00e9s, mais manquant d&#8217;ouvrages dits en dur, en particulier de points d&#8217;appui solides et r\u00e9sistants \u00e0 une puissance de feu importante.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Qu&#8217;importe, la d\u00e9fense s&#8217;organise, une activit\u00e9 f\u00e9brile r\u00e8gne dans le poste. Personnellement je commande \u00e0 Hano\u00ef mes m\u00e9dicaments, pansements, outillages divers en compl\u00e9ment. Je ne peux malheureusement pas agrandir le poste de secours \u00e0 I&#8217;int\u00e9rieur du poste, poste enterr\u00e9 et accessible par un boyau tr\u00e8s \u00e9troit, mais les installations militaires, les emplacements de tir des canons font que nous sommes tous tr\u00e8s \u00e0 l&#8217;\u00e9troit, sans possibilit\u00e9 aucune d&#8217;extension.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Aussi apr\u00e8s tous ces pr\u00e9paratifs, je suis particuli\u00e8rement inoccup\u00e9 car les civils fr\u00e9quentent de moins en moins I&#8217;A.M.l. et les militaires ne sont plus malades, conscients que la p\u00e9riode n&#8217;est pas favorable aux consultations non motiv\u00e9es. En un mot alors que tous sont surcharg\u00e9s de travail, je vais rendre visite \u00e0 mes amis lieutenants de plus en plus fr\u00e9quemment, sans les entraver dans leur t\u00e2che. Ils me confient leurs appr\u00e9hensions pour I&#8217;imm\u00e9diat, leurs .doutes sur notre efficacit\u00e9 militaire actuelle. En un mot ils sont pessimistes et je dois avouer que je me rends compte aussi de la gravit\u00e9 de la situation.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">D\u00e9but septembre, nous recevons le renfort d&#8217;une unit\u00e9 de goumiers appartenant \u00e0 un Thabor stationn\u00e9 en haute r\u00e9gion pr\u00e8s de la fronti\u00e8re de Chine, avec deux officiers \u00e0 leur t\u00eate, un capitaine et un lieutenant. Ils viennent s&#8217;installer dans le poste, o\u00f9 nous avons des difficult\u00e9s \u00e0 loger tout ce monde et faire c\u00f4toyer cette troupe d&#8217;origine marocaine avec nos tirailleurs et suppl\u00e9tifs Tha\u00ef.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Le chef de corps est d&#8217;ailleurs bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 utiliser cette force d&#8217;appoint comme \u00e9l\u00e9ment de reconnaissance, aussi deux ou trois jours apr\u00e8s leur installation dans le poste, il envoie le gros de ce goum en op\u00e9ration, en direction du fleuve rouge, pour \u00ab\u00a0t\u00e2ter\u00a0\u00bb I&#8217;ennemi, chercher des renseignements et surtout v\u00e9rifier sur place les intentions des viets d&#8217;attaquer fermement Nghia-L\u00f4.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">En effet, tenu au courant par mes camarades du G.C.M.A. et le lieutenant Danel, officier de renseignement du bataillon, je ne suis pas sans savoir qu&#8217;un diff\u00e9rend s&#8217;est \u00e9tabli entre notre commandant et ceux-ci. Pour des raisons difficiles \u00e0 expliciter, en partie rivalit\u00e9 de corps d&#8217;origine (troupes coloniales et paras), notre propre chef de bataillon minimise la r\u00e9alit\u00e9 de la situation et la gravit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements annonc\u00e9s par les gens du G.C.M.A., d&#8217;autant plus que les aviateurs avec leur Morane travaillent depuis quelques jours dans le secteur, implant\u00e9s eux aussi \u00e0 Nghia-L\u00f4, nous disent le soir au retour de leurs missions a\u00e9riennes sur le territoire ennemi \u00ab\u00a0qu&#8217;ils ne disent pas qu&#8217;il n&#8217;y a pas mouvement de I&#8217;ennemi sur le bassin de Nghia-L\u00f4, mais qu&#8217;ils n&#8217;en voient rien eux m\u00eames\u00a0\u00bb. Ils savent d&#8217;ailleurs la puissance de camouflage des viets, ils n&#8217;ignorent pas que les d\u00e9placements se font de nuit, et ont de plus quand m\u00eame aper\u00e7us quelques radeaux le long des berges du fleuve rouge, attestant des transports renforc\u00e9s de ravitaillement nocturne, de paddy et d&#8217;armes vraisemblablement. Ces aviateurs eux s&#8217;en remettent aux renseignements acquis par nos \u00e9l\u00e9ments avanc\u00e9s, et tr\u00e8s rapidement nous sommes au courant de la v\u00e9racit\u00e9 de ces renseignements.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">En effet, les goumiers dans leur progression sont tr\u00e8s rapidement au contact de I&#8217;ennemi qui cette fois ne s&#8217;est pas d\u00e9rob\u00e9 et, au risque de d\u00e9voiler ses emplacements et intentions vraies, a livr\u00e9 une bataille acharn\u00e9e, o\u00f9 les goumiers d\u00e9plorent de nombreux morts et bless\u00e9s qui sont achemin\u00e9s \u00e0 la h\u00e2te vers le P.C., avec le reste de la troupe qui r\u00e9int\u00e8gre le cantonnement avec un moral d\u00e9sastreux.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Devant cet afflux de bless\u00e9s, dont certains sont gravement atteints, je fais appel \u00e0 Hano\u00ef pour avoir un avion sanitaire type Junker ou DC3. En attendant la liaison sanitaire, je soigne les bless\u00e9s et pr\u00e9pare certains \u00e0 l&#8217;\u00e9vacuation, avec r\u00e9animation pr\u00e9alable \u00e0 poursuivre dans l&#8217;avion. Cet avion tant attendu arrive en fin de journ\u00e9e avec une convoyeuse de I&#8217;air. Nous proc\u00e9dons \u00e0 I&#8217;embarquement, long et d\u00e9licat. Quand tout est pr\u00eat, le chef de bord s&#8217;aper\u00e7oit que, compte tenu de la nuit qui tombe rapidement et la surcharge de son avion, il se trouve dans I&#8217;impossibilit\u00e9 de d\u00e9coller sans risque de se crasher sur la montagne situ\u00e9e au bout du terrain (h\u00e9las trop court), au pied du piton o\u00f9 se trouve Nghia-L\u00f4 le haut.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous proc\u00e9dons donc \u00e0 I&#8217;op\u00e9ration inverse, nous d\u00e9barquons nos bless\u00e9s pour les installer pour la nuit dans le poste de secours, le d\u00e9part devant se faire le lendemain matin dans de meilleures conditions de s\u00e9curit\u00e9. Nous sommes tous tr\u00e8s d\u00e9sappoint\u00e9s par ce contretemps et je suis personnellement, tr\u00e8s inquiet pour deux ou trois bless\u00e9s, dont un mourra dans la nuit.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Enfin le jour se l\u00e8ve et tr\u00e8s t\u00f4t le matin I&#8217;avion peut enfin d\u00e9coller et emmener \u00e0 l&#8217;h\u00f4pital militaire d&#8217;Hano\u00ef les rescap\u00e9s de cette premi\u00e8re dure bataille. Les goumiers ont h\u00e9las communiqu\u00e9 aux n\u00f4tres leur mauvais moral et pendant les derniers jours de septembre et d\u00e9but octobre, I&#8217;ambiance n&#8217;est pas au beau fixe, c&#8217;est le moins que I&#8217;on puisse dire, d&#8217;autant que certains de nos avant-postes ont \u00e9t\u00e9 maintenant fermement attaqu\u00e9s. Certains ont re\u00e7u I&#8217;ordre d&#8217;\u00e9vacuer leur piton en emmenant si possible en plus du personnel militaire, les familles et le maximum d&#8217;armement, avec mission de d\u00e9truire le reste et de miner les postes.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Fin septembre, le commandant d\u00e9cide d&#8217;envoyer un important d\u00e9tachement pour contr\u00f4ler un col \u00e0 quelques heures de marche et essayer de discerner davantage I&#8217;approche de I&#8217;ennemi et savoir de quel c\u00f4t\u00e9 il compte porter son effort principal pour arriver sur Nghia-L\u00f4. Je fais partie du d\u00e9tachement, nous stationnons donc trois \u00e0 quatre jours pr\u00e8s d&#8217;un village abandonn\u00e9, logeant dans les cagnas Tha\u00ef, avec la sensation tr\u00e8s d\u00e9sagr\u00e9able, la nuit en particulier, d&#8217;\u00eatre entour\u00e9s d&#8217;ennemis, ce qui est partiellement vrai, les viets circulant assez pr\u00e8s, mais sans intention de nous attaquer pour ne pas d\u00e9voiler leur plan d&#8217;attaque.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Le commandant, devant I&#8217;insistance de I&#8217;officier renseignements qui pense que nous risquons d&#8217;\u00eatre les premiers prisonniers, nous ordonne de revenir sur le poste de Nghia-L\u00f4. Cette fois, apr\u00e8s le retour de ce d\u00e9tachement, nous nous enfermons tous dans les deux postes de Nghia-L\u00f4, bas et haut, pr\u00eats \u00e0 subir I&#8217;assaut de I&#8217;ennemi.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Les gens du village ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9venus par I&#8217;ennemi quelques jours avant I&#8217;attaque, et peu \u00e0 peu le village qui se trouve au pied du poste est d\u00e9sert\u00e9 par la population. Bient\u00f4t un silence impressionnant r\u00e8gne au pied du poste, seuls les chiens errants parcourent les rues d\u00e9sertes et aboient fr\u00e9quemment.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous savons depuis quelques jours seulement, par une confidence de notre chef de bataillon, que nous devrons cette fois-ci compter sur nos seules forces, Hano\u00ef n&#8217;ayant pas la possibilit\u00e9 de nous envoyer les troupes a\u00e9roport\u00e9es. Le 16 octobre 1952, le commandant et la plupart des officiers vont sur le poste haut, laissant au capitaine Boillot, officier adjoint, aid\u00e9 des deux officiers goumiers, le soin de d\u00e9fendre Nghia-L\u00f4 bas. Moi-m\u00eame, je dois rester pr\u00e8s du terrain d&#8217;aviation pour conserver les possibilit\u00e9s d&#8217;\u00e9vacuation a\u00e9rienne.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>La bataille de Nghia-L\u00f4 (octobre 1952)<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Le 17 octobre 1952, d\u00e8s le d\u00e9but de la matin\u00e9e un calme insolite r\u00e8gne dans le bassin de Nghia-L\u00f4 et pourtant confus\u00e9ment nous sentons que nous sommes entour\u00e9s par I&#8217;ennemi, I&#8217;atmosph\u00e8re est lourde, une certaine gravit\u00e9 s&#8217;est empar\u00e9e de tous les d\u00e9fenseurs du poste de Nghia-L\u00f4 bas o\u00f9 je suis. La veille au soir nous avons vu des milliers de viets descendre les collines avoisinantes, \u00e9clair\u00e9s par des torches. Nous avons assist\u00e9 impuissants, \u00e9treints par une angoisse bien compr\u00e9hensible \u00e0 la mise en place autour de nos positions de cette mar\u00e9e humaine silencieuse mais terrifiante par le nombre et la d\u00e9termination pr\u00e9visible de cette arm\u00e9e de I&#8217;ombre pour le moment encore.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Une patrouille s&#8217;appr\u00eate \u00e0 parcourir le village d\u00e9sert et pousse une pointe dans le bassin. Elle fera sa mission sans \u00eatre inqui\u00e9t\u00e9e, mais revient terriblement impressionn\u00e9e par la sensation d&#8217;avoir \u00e9t\u00e9 suivie par des milliers de soldats viets tapis dans leurs abris individuels mais d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 rester silencieux encore quelques heures.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">16 heures, un Morane non attendu se pose sur la piste. Le capitaine Boillot et moi-m\u00eame allons \u00e0 la rencontre de I&#8217;avion sur le terrain. Il vient de Gia-Ho\u00ef, un de nos postes situ\u00e9 \u00e0 l&#8217;est du dispositif. Il transporte un jeune sous-lieutenant para, bless\u00e9 au cours du saut de son unit\u00e9 sur ce poste. Il s&#8217;agit d&#8217;un officier du 6\u00b0 RPlMa, le prestigieux bataillon de Bigeard, envoy\u00e9 en renfort in extremis sur le poste de Gia-Ho\u00ef, P.C. de la 1\u00b0 compagnie du 1\u00b0 B.Tha\u00ef. Nous venons d&#8217;apprendre par ce lieutenant le parachutage de Bigeard et de ses hommes. J&#8217;examine le lieutenant, bless\u00e9 \u00e0 la jambe et souhaite son \u00e9vacuation sur Hano\u00ef. A ce moment pr\u00e9cis un obus de mortier \u00e9clate \u00e0 quelques m\u00e8tres de nous, visant bien entendu I&#8217;avion. C&#8217;est le premier coup de mortier, d&#8217;ailleurs unique. Le capitaine Boillot, dans un geste protecteur mais ferme, m&#8217;ordonne en me propulsant de la main de rejoindre d&#8217;urgence les abris, et \u00e9galement signifie au pilote de partir sur Hano\u00ef \u00e0 I&#8217;instant m\u00eame, ce qui est fait. L&#8217;avion fait un rapide demi-tour, s&#8217;\u00e9lance sur la piste et s&#8217;\u00e9l\u00e8ve rapidement direction Hano\u00ef. Heureux ce jeune officier qui ce soir va dormir douillettement \u00e0 I&#8217;h\u00f4pital Lanessan. Boillot et moi-m\u00eame r\u00e9int\u00e9grons le poste, nous allons vers un autre destin&#8230; Encore deux heures environ d&#8217;un silence pesant.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">18 heures environ, au-dessus de nos t\u00eates, ciblant le poste de Nghia-L\u00f4 haut, les premiers obus de mortier et de canon sans recul se d\u00e9versent de fa\u00e7on intense et sans discontinuer sur le-piton qui nous domine. C&#8217;est I&#8217;attaque en r\u00e8gle et sans pr\u00e9ambule de Nghia-L\u00f4 haut. Pas un moment nous recevons d&#8217;obus. Tout le tir, tout le corps de bataille viet-minh concentre ses efforts sur le poste haut. Nous assistons en spectateur \u00e0 I&#8217;embrasement du poste, rapidement atteint par des obus incendiaires. Les flammes parcourent les tranch\u00e9es de d\u00e9fense entourant le poste, la bataille fait rage et pratiquement dure cinq heures. Sans renseignements, les liaisons ont \u00e9t\u00e9 rapidement coup\u00e9es avec le poste, nous savons seulement par Hano\u00ef au d\u00e9but l&#8217;\u00e2pret\u00e9 du combat, qu&#8217;il y a d\u00e9j\u00e0 des morts et de nombreux bless\u00e9s, nous apprenons que tous les chefs des points d&#8217;appui, un officier et trois sous-officiers, ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s et que I&#8217;issue du combat ne fait plus de doute.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">L&#8217;ennemi s&#8217;est rendu ma\u00eetre en fin d&#8217;apr\u00e8s-midi du bois sacr\u00e9, un bois situ\u00e9 \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres du poste, sur un faux plat succ\u00e9dant \u00e0 une pente sur la face est du poste. C&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;il a concentr\u00e9 ses forces et c&#8217;est de l\u00e0 qu&#8217;il poursuit I&#8217;attaque en r\u00e8gle du poste, avant de passer \u00e0 l&#8217;assaut final qui commence vers 21 heures 30, se termine vers 23 heures par l&#8217;encerclement complet et I&#8217;invasion des d\u00e9fenses int\u00e9rieures de Nghia-L\u00f4 haut.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous apprendrons par la suite que les survivants, tous prisonniers, seront regroup\u00e9s par les viets au niveau de ce bois sacr\u00e9, et c&#8217;est l\u00e0 qu&#8217;un g\u00e9n\u00e9ral ou colonel viet dira \u00e0 nos camarades officiers prisonniers \u00ab\u00a0vous allez maintenant assister \u00e0 I&#8217;attaque de Nghia-L\u00f4 bas, et vous allez voir comment nous gagnons une bataille\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous avons suivi avec \u00e9motion la lutte de nos camarades, nous savons maintenant l&#8217;issue de la bataille et nous sommes conscients que ce sera bient\u00f4t notre tour. Nous avons encore une liaison avec Hano\u00ef, nous souhaitons I&#8217;aide de I&#8217;aviation, mais nous savons que la nuit et la distance sont les deux handicaps principaux \u00e0 I&#8217;activit\u00e9 a\u00e9rienne. Hano\u00ef nous enverra effectivement un avion luciole qui \u00e9clairera le champ de bataille dans quelques heures, mais h\u00e9las ce sera vain.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Vers deux heures du matin les premiers obus tombent sur notre poste. Cette fois ci nous sommes concern\u00e9s. Le temps de rassembler ses troupes et de faire mouvement sur nous, I&#8217;ennemi s&#8217;est regroup\u00e9 et le harc\u00e8lement par les obus de mortier et les canons s&#8217;intensifie, pratiquement sans discontinuer pendant deux heures. Ce tir intense atteint nos d\u00e9fenses ext\u00e9rieures, hachant notre syst\u00e8me de commande des charges creuses et des bombes au napalm. Il atteint la niche du canon de 105 et ses servants. Nous avons heureusement assez peu de bless\u00e9s pendant cette premi\u00e8re s\u00e9quence. Nos abris se r\u00e9v\u00e8lent assez efficaces et les protections internes solides malgr\u00e9 le manque de b\u00e9ton.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Subitement arr\u00eat de la canonnade. Nous en profitons pour contacter le capitaine Boillot qui semble encore confiant et sait communiquer \u00e0 tous les d\u00e9fenseurs un semblant d&#8217;espoir, espoir surtout de tenir jusqu&#8217;au d\u00e9but du jour, qui permettrait \u00e0 l&#8217;aviation d&#8217;intervenir et, qui sait, \u00e0 Bigeard de contre attaquer sur les arri\u00e8res de l&#8217;ennemi. Nous ignorions \u00e0 ce moment que deux divisions et non des moindres, puisqu&#8217;il y avait la 612\u00b0, nous encerclaient et que le combat \u00e9tait perdu d&#8217;avance, d&#8217;autant plus que Bigeard lui-m\u00eame, confront\u00e9 \u00e0 une partie des ennemis, devait en \u00e9vacuant notre poste de Gia-Ho\u00ef se retirer en direction de Sun-La, harcel\u00e9 de toutes parts. Ce fut un succ\u00e8s pour lui, compte tenu de la topographie de cette moyenne r\u00e9gion, de r\u00e9ussir son propre repliement en sauvegardant le gros de ses forces et d&#8217;arriver \u00e0 Sun-La apr\u00e8s cette course poursuite.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">L&#8217;arr\u00eat des tirs dure une bonne heure et vers cinq heures du matin c&#8217;est la reprise de la canonnade. Cette fois le tir est plus intense, plus ajust\u00e9, sans discontinuer jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;assaut final vers six heures trente environ, o\u00f9 les d\u00e9fenses int\u00e9rieures sont forc\u00e9es par l&#8217;ennemi qui envahit le poste apr\u00e8s avoir proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 I&#8217;assaut en poussant des cris de victoire.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Depuis une heure environ, les bless\u00e9s arriv\u00e9s en grand nombre \u00e0 mon poste de secours ont rempli tous les coins et recoins d&#8217;un espace bien trop r\u00e9duit h\u00e9las. Il n&#8217;est m\u00eame plus possible d&#8217;acc\u00e9der au noyau d&#8217;entr\u00e9e encombr\u00e9 par les derniers bless\u00e9s. J&#8217;utilise larga manu la morphine pour les grands bless\u00e9s. Les autres re\u00e7oivent pansements et soins divers. Nous nous rendons vite compte de notre impuissance devant la gravit\u00e9 de certaines blessures, et surtout devant la perspective de ne pas pouvoir \u00e9vacuer nos bless\u00e9s. Depuis un moment nous avons perdu I&#8217;espoir, nous savons que nous vivons nos derni\u00e8res heures de libert\u00e9 et nous remercions Dieu d&#8217;\u00eatre vivants.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">D\u00e9j\u00e0 nous entendons les viets nous intimer I&#8217;ordre de sortir du poste de secours \u00ab\u00a0maulen, maulen (vite, vite), sortez, rendez-vous\u00a0\u00bb. Tout se pr\u00e9cipite, le F.M. point\u00e9 sur nous, un par un nous sommes projet\u00e9s \u00e0 I&#8217;ext\u00e9rieur, rapidement attach\u00e9s trois par trois, d\u00e9pouill\u00e9s de nos chaussures et montres. Les viets sont tr\u00e8s nerveux \u00e0 cause de deux avions qui rasent le poste, battent des ailes pour signifier qu&#8217;ils ont compris le drame qui se jouait sous eux. Ils semblent vouloir encore nous prot\u00e9ger sous leurs immenses ailes, ils d\u00e9daignent les quelques tirs de fusil et de P.M. des viets et s&#8217;en vont bient\u00f4t vers Hanoi, vers la libert\u00e9.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous, nous prenons le chemin inverse, nous sommes captifs, nous venons de perdre ce qui nous appara\u00eet depuis comme le bien le plus pr\u00e9cieux : la libert\u00e9.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>La captivit\u00e9<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Une longue colonne de prisonniers parcourt le bassin de Nghia-L\u00f4. Les viets nous harc\u00e8lent pour marcher plus vite vers les premi\u00e8res for\u00eats avoisinantes o\u00f9 eux et nous serons d\u00e9rob\u00e9s \u00e0 la vue des derniers avions qui vraisemblablement photographient les premiers moments de notre captivit\u00e9. <\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Pieds nus, attach\u00e9s, fourbus, nous avan\u00e7ons comme des automates encore \u00ab\u00a0sonn\u00e9s\u00a0\u00bb par la nuit que nous venons de passer et sans nous rendre compte encore de ce qui nous arrive.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous sommes bient\u00f4t rassembl\u00e9s au milieu d&#8217;une for\u00eat. Les viets commencent \u00e0 nous identifier et visiblement essayent de r\u00e9unir les officiers pour les premiers interrogatoires. Personne ne songe un moment \u00e0 ne pas d\u00e9cliner son identit\u00e9, son grade et sa fonction, d&#8217;ailleurs \u00e0 quoi servirait ce genre de r\u00e9action ? Bient\u00f4t nous sommes rassembl\u00e9s en groupes divers : officiers, sous-officiers, hommes de troupe et marocains. Nos tirailleurs Tha\u00ef et vietnamiens ont \u00e9t\u00e9 rapidement regroup\u00e9s et dirig\u00e9s ailleurs, certainement la plupart en camps de r\u00e9\u00e9ducation.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Le premier repas, 200 grammes environ de soupe de riz sera d&#8217;ailleurs distribu\u00e9 en raison inverse de la hi\u00e9rarchie, premi\u00e8re humiliation. C&#8217;est ainsi que nous aurons droit \u00e0 notre maigre ration deux heures apr\u00e8s les autres, le tout \u00e9tant vers\u00e9 dans 4 \u00e0 5 r\u00e9cipients de bambou fabriqu\u00e9s sur place pour 3 \u00e0 400 rationnaires !<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">La fin de I \u2018apr\u00e8s-midi se passe sur place. Le chef de bataillon est convoqu\u00e9 par un responsable et subit les premiers interrogatoires. D&#8217;autres officiers sont interrog\u00e9s par d&#8217;autres cadres viet-minh. Personnellement j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 par le chef infirmier viet qui porte pratiquement en permanence une gaze sur le nez et la bouche, signe distinctif de son \u00e9tat ou manifestation d\u00e9risoire de sa hantise de la prophylaxie et de la contagion ? Toujours est-il qu&#8217;il me donne pour mission de laver des pansements souill\u00e9s de sang et de pus pour les r\u00e9cup\u00e9rer, et ce en les lavant dans la rivi\u00e8re en usant de sable et d&#8217;eau uniquement. Je m&#8217;ex\u00e9cute. Quand la besogne est termin\u00e9e je prends le paquet, le met en boule apr\u00e8s un essorage succinct et le lance pratiquement \u00e0 mon interlocuteur qui imm\u00e9diatement me vilipende en me traitant de m\u00e9decin colonialiste, pur produit du capitalisme, qui ne respecte pas le sang et la sueur des combattants du viet-minh, je devrai donc faire le soir m\u00eame mon autocritique.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Il n&#8217;aura donc pas fallu vingt-quatre heures pour que je m&#8217;aper\u00e7oive, comme mes camarades d&#8217;ailleurs, que je ne suis pas un prisonnier de guerre classique, mais bien dans un univers diff\u00e9rent et dans un monde tout \u00e0 fait autre que celui o\u00f9 j&#8217;ai v\u00e9cu auparavant.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Le soir m\u00eame, un responsable s&#8217;adresse \u00e0 nous en essayant de distiller le doute sur les responsables qui nous ont entra\u00een\u00e9 dans cette d\u00e9faite : \u00ab\u00a0vous avez \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9s par le commandement, vous avez \u00e9t\u00e9 trahis par les v\u00f4tres, vous \u00eates les victimes de I \u2018incapacit\u00e9 du corps exp\u00e9ditionnaire \u00e0 vaincre les forces populaires de notre arm\u00e9e, vous n&#8217;avez plus qu&#8217;\u00e0 en tirer les conclusions, mais dans votre malheur vous avez une chance, vous \u00eates des criminels de guerre donc vous m\u00e9ritez la mort, mais consid\u00e9rant que vous \u00eates des fils du peuple de France \u00e9gar\u00e9s par la politique mensong\u00e8re, le pr\u00e9sident Ho Chi Minh, dans sa grande cl\u00e9mence, et gr\u00e2ce \u00e0 sa politique de cl\u00e9mence, vous donne la chance de vous racheter en admettant vos erreurs pass\u00e9es et en prenant la ferme intention de devenir des hommes nouveaux, en un mot de devenir des combattants de la paix\u00a0\u00bb. Voici, tr\u00e8s r\u00e9sum\u00e9, I \u2018essentiel du message d\u00e9livr\u00e9 \u00e0 des combattants valeureux certes, mais vaincus, le jour m\u00eame de leur captivit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Dire que nous sommes compl\u00e8tement rassur\u00e9s sur notre sort serait tr\u00e8s exag\u00e9r\u00e9, d&#8217;autant plus que d\u00e8s le milieu de la premi\u00e8re nuit, nous sommes r\u00e9veill\u00e9s brutalement par nos gardiens et, \u00e0 la lueur des torches, nous reconnaissons quelques-uns de nos anciens prisonniers, que nous gardions dans notre bataillon, les fameux P.l.M. que nous utilisions \u00e0 des corv\u00e9es diverses. Nous pensons \u00e0 ce moment pr\u00e9cis que nous allons \u00eatre abattus dans la clairi\u00e8re voisine par nos anciens PlM.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Il s&#8217;agit en fait de la premi\u00e8re mise en sc\u00e8ne invent\u00e9e par les viets, nous \u00e9vacuons la zone o\u00f9 nous sommes pour faire une premi\u00e8re marche de nuit, accompagn\u00e9s c&#8217;est vrai par nos anciens prisonniers et d&#8217;autres soldats viets. Nous marchons quelques heures, harass\u00e9s de fatigue, houspill\u00e9s par nos gardiens et stoppons d\u00e8s I \u2018aube pr\u00e8s de quelques cagnas dans un village isol\u00e9 dans un environnement assez hostile \u00e0 priori. Nous avons eu encore peu d&#8217;occasion entre nous de nous communiquer nos impressions. Nous sommes d\u00e9j\u00e0 inquiets pour notre camarade Danel, officier de renseignement, qui a \u00e9t\u00e9 mis au secret et dont on sait qu&#8217;il a subi des interrogatoires pratiquement sans discontinuer depuis les premi\u00e8res heures de la captivit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Le chef de corps, le commandant Thirion, me propose de I \u2018accompagner pour voir le responsable de notre groupe de prisonniers, pour savoir ce que sont devenus nos bless\u00e9s, tout au moins les plus graves qui n&#8217;ont pu suivre notre colonne. Ce chef de camp nous re\u00e7oit, \u00e9coute nos dol\u00e9ances, en particulier la proposition du chef de bataillon que je sois, accompagn\u00e9 d&#8217;infirmiers, autoris\u00e9 \u00e0 aider nos bless\u00e9s pour les faire \u00e9vacuer par nos avions sanitaires. Ce chef de camp, s\u00fbr de lui (nous ignorons encore \u00e0 cette \u00e9poque la duplicit\u00e9 de l&#8217;ennemi), nous affirme que notre propre corps exp\u00e9ditionnaire a refus\u00e9 d&#8217;\u00e9vacuer nos bless\u00e9s, mais qu&#8217;eux-m\u00eames les ont pris en charge, et que leur service de sant\u00e9 s&#8217;en occupera.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous saurons plus tard par quelques retardataires qui nous ont rejoints par la suite, que nos bless\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 transport\u00e9s du poste dans I \u2018ancienne infirmerie plus ou moins d\u00e9truite situ\u00e9e dans le village au pied du poste, mais que, manquant de moyens, de chirurgien, les plus atteints sont morts h\u00e9las apr\u00e8s plusieurs jours de souffrance, et, ce qui est pire, seuls et sans espoir. C&#8217;est certainement pour moi l&#8217;\u00e9pisode le plus cruel que j&#8217;ai v\u00e9cu, et longtemps j&#8217;ai pens\u00e9 \u00e0 eux; j&#8217;y pense encore et ne puis oublier cet \u00e9pisode. Quand plus tard j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 d\u00e9cor\u00e9 de la L\u00e9gion d&#8217;Honneur, c&#8217;est \u00e0 eux et \u00e0 mes camarades morts au combat que j&#8217;ai d\u00e9di\u00e9 la distinction qui m&#8217;\u00e9tait d\u00e9cern\u00e9e, \u00e0 moi vivant.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous avons su par la suite que lors de la d\u00e9faite de la R.C.4, les viets avaient accept\u00e9 l&#8217;\u00e9vacuation de quelques rares bless\u00e9s hommes de troupe seulement, et qu&#8217;\u00e0 Dien Bien Phu, ils ont \u00e9galement accept\u00e9 une \u00e9vacuation symbolique, pratiquement insignifiante, de quelques grands bless\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">En tant que m\u00e9decin, c&#8217;est le plus grand reproche que je leur fais, \u00e0 savoir qu&#8217;incapables de soigner cet afflux de bless\u00e9s au cours de ces grands combats, ils n&#8217;ont pas eu le r\u00e9flexe humanitaire de les rendre \u00e0 notre corps exp\u00e9ditionnaire et de plus ont pr\u00e9tendu pouvoir s&#8217;en occuper eux-m\u00eames.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Apr\u00e8s quelques jours pass\u00e9s aux environs de Nghia-L\u00f4, nous entreprenons la longue marche qui nous conduira en plein pays viet-minh. Nous traversons au niveau de Yen Bay le fleuve rouge, tr\u00e8s large et tr\u00e8s haut \u00e0 cette \u00e9poque, sur des radeaux et nous reprenons la piste de I \u2018autre c\u00f4t\u00e9 du fleuve. Nous rencontrons par moment des groupes importants de femmes et de coolies poussant des v\u00e9los surcharg\u00e9s de paddy (riz non d\u00e9cortiqu\u00e9) : quelques cris hostiles parfois, des regards peu bienveillants, tout au moins au d\u00e9but, dans une zone encore proche des combats, puis ensuite plut\u00f4t de l&#8217;indiff\u00e9rence nous est manifest\u00e9e par cette population mobilis\u00e9e pour apporter le soutien logistique \u00e0 I \u2018arm\u00e9e populaire du viet-minh.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Au d\u00e9but nous circulons uniquement de nuit, les viets ayant la hantise de I \u2018aviation et redoutant une intervention de nos parachutistes \u00e9ventuellement. Ensuite nous marchons de jour. C&#8217;est ainsi, alors que nous traversons une immense rizi\u00e8re en plein apr\u00e8s-midi, que notre colonne est surprise par deux avions, rapidement rep\u00e9r\u00e9e et prise pour cible, nos aviateurs nous ayant pris pour une colonne ennemie. Imm\u00e9diatement allong\u00e9s face contre terre, nous subissons trois ou quatre passages de nos propres chasseurs avec mitraillage en piqu\u00e9. Ce sont pour nous quelques minutes particuli\u00e8rement \u00e9prouvantes. Les viets eux m\u00eame, morts de peur, nous tiennent en joue pour nous emp\u00eacher de faire des signes de reconnaissance aux n\u00f4tres.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Vraisemblablement enfin conscients de leur erreur possible, les deux chasseurs partent. Nous trouvons des douilles 100 m\u00e8tres environ devant nous et en sommes quittes pour une peur bien compr\u00e9hensible.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous avons d\u00fb confectionner quelques brancards pour transporter les camarades \u00e9puis\u00e9s ou bless\u00e9s aux membres inf\u00e9rieurs, les autres suivant comme ils peuvent avec des handicaps divers. Ces brancards sont d\u00e9j\u00e0 lourds par eux m\u00eame, et les porteurs rapidement \u00e9puis\u00e9s par cette charge difficile \u00e0 man\u0153uvrer en terrain accident\u00e9, sur des pistes \u00e9troites, nos pieds nus non encore habitu\u00e9s \u00e0 affronter toutes les emb\u00fbches de la piste. Les gardiens se contentent de prof\u00e9rer des \u00ab\u00a0maulen, maulen\u00a0\u00bb d\u00e8s que le convoi a tendance \u00e0 ralentir.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Interrog\u00e9s sur le temps qu&#8217;il restait \u00e0 marcher ou la distance \u00e0 parcourir, ils r\u00e9pondent pratiquement n&#8217;importe quoi et nous nous demandons si eux m\u00eames savent exactement o\u00f9 nous allons, mais ce que nous savons, c&#8217;est que cette marche n&#8217;en finit pas, que de for\u00eat en for\u00eat, de piste en piste, nous ne cessons de monter, redescendre, traverser une rizi\u00e8re, \u00e0 croire qu&#8217;on tourne en rond. De temps \u00e0 autre cependant nous traversons une petite rivi\u00e8re et sommes heureux de rafra\u00eechir nos pieds meurtris par les micro-contusions dues aux pierres et aux herbes coupantes. Cette marche dure plusieurs jours, avec halte la nuit sous des esp\u00e8ces d&#8217;auvents faits de bambou et de feuilles de latanier, et nous parait interminable. Nous sommes tellement serr\u00e9s la nuit sur les bas flancs que, blottis litt\u00e9ralement comme des sardines, nous nous retournons tous ensemble, pour \u00e9viter d&#8217;\u00e9jecter les camarades situ\u00e9s sur les bords. Heureusement que la fatigue nous assomme et que nous dormons, \u00e9puis\u00e9s par nos efforts de la journ\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Au d\u00e9tour d&#8217;une piste, nous rencontrons, vers le 25 octobre environ, un groupe de camarades. Quelques officiers, sous-officiers et hommes de troupe, une trentaine environ, et nous comprenons vite que cette rencontre n&#8217;est pas inopin\u00e9e. Ces camarades vont dor\u00e9navant faire route avec nous pour rejoindre le camp 113. Il y a parmi eux un chef de bataillon, le commandant Bruge, captif depuis trois ans d\u00e9j\u00e0, camarade de promotion de notre commandant.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous sommes avides de nouvelles, nous voudrions savoir tellement de choses sur ce qui nous attend. H\u00e9las, le commandant Bruge, officier colonial, est un homme d\u00e9sabus\u00e9 et malheureux qui, apr\u00e8s une dure captivit\u00e9 de trois ans, a eu I \u2018espoir d&#8217;\u00eatre lib\u00e9r\u00e9 mais au dernier moment, vraisemblablement d\u00e9nonc\u00e9 par un \u00ab\u00a0ralli\u00e9\u00a0\u00bb comme n&#8217;\u00e9tant pas un vrai combattant de la paix mais un imposteur, il a d\u00fb rebrousser chemin, la mort dans l&#8217;\u00e2me. Il est compl\u00e8tement d\u00e9moralis\u00e9 et inconsciemment nous communique sa vision pessimiste de notre avenir \u00e0 tous.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Personnellement je surprends une conversation entre les deux chefs de bataillon ignorant que j&#8217;\u00e9tais \u00e0 port\u00e9e d&#8217;\u00e9coute. Le commandant Bruge : \u00ab\u00a0nous avons perdu il y a un mois notre seul m\u00e9decin qui s&#8217;est pratiquement laiss\u00e9 mourir. J&#8217;ai vu le tien, il a I&#8217;air bien sympathique mais me semble fragile et j&#8217;ai bien peur qu&#8217;il ne r\u00e9siste pas non plus\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Le commandant Bruge, que j&#8217;ai revu par la suite et \u00e0 qui je rends hommage pour son courage tout au long de ces cinq ans de captivit\u00e9, avait peut \u00eatre vu juste. Seul m\u00e9decin ou seul officier je n&#8217;aurais pas surv\u00e9cu, tant de courage il faut pour r\u00e9sister seul \u00e0 une captivit\u00e9 aussi \u00e9prouvante. Mais gr\u00e2ce aux autres, gr\u00e2ce \u00e0 une \u00e9quipe, gr\u00e2ce \u00e0 un milieu o\u00f9 r\u00e8gne la confiance et I \u2018amiti\u00e9, m&#8217;int\u00e9grant parfaitement et naturellement \u00e0 des gens que j&#8217;aime, j&#8217;ai pu et je peux tenir et, j&#8217;ose le dire, j&#8217;ai toujours eu confiance en mon protecteur supr\u00eame.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\"><strong><span style=\"font-size: medium;\">Le camp 113<\/span><\/strong><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous arrivons enfin fin octobre au camp 113. Le d\u00e9cor est toujours le m\u00eame : nous arrivons dans un bassin entour\u00e9 de montagnes o\u00f9 r\u00e8gne une v\u00e9g\u00e9tation intense, une petite rivi\u00e8re serpente dans cette rizi\u00e8re, quelques cagnas d&#8217;apparence tr\u00e8s pauvre sont group\u00e9es dans une partie du bassin. Il s&#8217;agit d&#8217;un petit village de moyenne r\u00e9gion, isol\u00e9 des grandes routes, pas tr\u00e8s loin cependant d&#8217;une rivi\u00e8re plus importante dont nous voyons l&#8217;affluent traverser la rizi\u00e8re.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous sommes fin octobre, les nuits sont fra\u00eeches, les journ\u00e9es chaudes mais pas \u00e9touffantes. Nous sommes au Tonkin, en direction de la fronti\u00e8re chinoise.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Dans ce camp il y a d\u00e9j\u00e0 des l\u00e9gionnaires, des marocains, des hommes de troupe fran\u00e7ais, des sous-officiers, quelques rares officiers. Nous venons grossir les effectifs subitement car nous sommes environs trois \u00e0 quatre cents.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous sommes r\u00e9partis en groupes d&#8217;une vingtaine environ. Ceux de Nghia-L\u00f4 se retrouvent ensemble, officiers, adjudants chefs et adjudants. Nous sommes dans une cagna. Je suis d\u00e9sign\u00e9, pour quelques jours seulement, responsable de mon groupe et en cons\u00e9quence, jeune m\u00e9decin lieutenant, je dois exp\u00e9dier mon vieux comme chef de corv\u00e9e. \u00c7a commence bien !<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Le programme de la journ\u00e9e est immuable : corv\u00e9es le matin, repas, discussion politique dans I \u2018apr\u00e8s-midi, repas, r\u00e9visions politiques dans la soir\u00e9e, coucher. Et les jours vont se suivre et se ressembler \u00e9trangement.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">La corv\u00e9e consistait \u00e0 aller r\u00e9guli\u00e8rement chercher le riz dans des silos toujours \u00e9loign\u00e9s, toujours camoufl\u00e9s, certains allaient faire des fagots, d&#8217;autres parcouraient des kilom\u00e8tres pour rapporter des liserons d&#8217;eau, du manioc ou autres l\u00e9gumes zaokey d\u00e9nu\u00e9s de valeur nutritive.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous avons droit \u00e0 600 grammes de riz comprenant le riz et un semblant de viande ou de l\u00e9gumes \u00e9quivalant \u00e0 une cuill\u00e8re \u00e0 soupe de sauce environ.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Le matin nous faisons r\u00e9chauffer un peu de riz gard\u00e9 de la veille, pour avoir quelque chose dans I \u2018estomac avant de partir en corv\u00e9e. Ces corv\u00e9es du matin correspondent en fait \u00e0 la r\u00e9\u00e9ducation par le travail, les viets nous font souvent remarquer que nous travaillons uniquement pour nous, ils oublient de pr\u00e9ciser que, comme par hasard, les silos sont toujours situ\u00e9s tr\u00e8s loin, et que, par d\u00e9finition, le ravitaillement est toujours tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 du camp.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">L&#8217;apr\u00e8s-midi nous assistons \u00e0 une \u00e9bauche de cours politique car au camp 113 le public est particuli\u00e8rement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne : il y a des marocains, des l\u00e9gionnaires, des fran\u00e7ais de tous grades, aussi les cours sont tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9raux et il y est fait sans cesse allusion \u00e0 la sale guerre colonialiste que nous menons, \u00e0 la trahison des n\u00f4tres, \u00e0 la politique de cl\u00e9mence du pr\u00e9sident Ho Chi Minh qui permet notre survie, et \u00e0 notre entretien par la population laborieuse et le bon peuple vietnamien.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Il est toujours fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 notre tare de venir d&#8217;un pays capitaliste qui se moque de la mis\u00e8re du peuple, que nous exploitons tous les peuples que nous asservissons, les nord africains, les africains et eux m\u00eames.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Rapidement les conditions mat\u00e9rielles se d\u00e9gradent, la nourriture est insuffisante, non \u00e9quilibr\u00e9e et surtout l&#8217;hygi\u00e8ne du camp est particuli\u00e8rement d\u00e9fectueuse, absence compl\u00e8te de prophylaxie. Les premiers cas de dysenterie apparaissent et se propagent, compte tenu de I \u2018absence compl\u00e8te d&#8217;hygi\u00e8ne et des conditions inh\u00e9rentes \u00e0 cette affection propag\u00e9e par les mains sales, et I \u2018impossibilit\u00e9 d&#8217;avoir des installations sanitaires, m\u00eame \u00e9l\u00e9mentaires.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">A l&#8217;amibiase s&#8217;ajoutent d&#8217;autres parasitoses : anguillulose, ankylostomiase, ascaridiose, etc&#8230; Le paludisme atteint des organismes fragilis\u00e9s, et les premiers signes de malnutrition, d&#8217;avitaminoses, d&#8217;\u0153d\u00e8mes de carence apparaissent. Affections mat\u00e9rielles certes, mais toutes ces atteintes, toute cette mis\u00e8re physique et physiologique survient sur des organismes d\u00e9bilit\u00e9s, mais surtout sur une troupe d\u00e9moralis\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">En effet notre d\u00e9tresse morale est intense. Nous sommes l\u00e0, dans un environnement hostile, sans espoir imm\u00e9diat ni m\u00eame lointain, accabl\u00e9s par le comportement global du camp. En effet les l\u00e9gionnaires, fatalistes, se laissent mourir ; tous les matins il en manque un, deux ou m\u00eame plusieurs \u00e0 I \u2018appel, morts dans la nuit.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Les marocains se d\u00e9sesp\u00e8rent et leur comportement est impr\u00e9visible, ils se d\u00e9couragent facilement. Les hommes de troupe auxquels le chef de camp tend la carotte d&#8217;une lib\u00e9ration \u00e9ventuelle font du \u00ab\u00a0stakhanovisme\u00a0\u00bb, usant leurs forces \u00e0 faire des corv\u00e9es inutiles, harassantes, buvant de I \u2018eau non bouillie au hasard des corv\u00e9es, ne respectant aucune r\u00e8gle d&#8217;hygi\u00e8ne et s&#8217;effondrant \u00e0 I \u2018annonce d&#8217;une lib\u00e9ration retard\u00e9e ou annul\u00e9e en raison de leur manque de maturation politique et de leur insuffisance de pr\u00e9paration.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous m\u00eames, dans notre groupe nous perdons un officier, un capitaine arriv\u00e9 au 1\u00b0 bataillon Tha\u00ef deux \u00e0 trois mois avant la captivit\u00e9, deux ou trois sous-officiers et plusieurs hommes de troupe, dont mon caporal-chef infirmier de Nghia-L\u00f4. Tous meurent de cachexie cons\u00e9cutive \u00e0 la d\u00e9nutrition et aux affections intestinales parasitaires. Ils seront enterr\u00e9s pr\u00e8s du camp \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de I \u2018infirmerie morgue. Une simple croix signalera le lieu de leur derni\u00e8re demeure, dans quelques mois la brousse aura recouvert leurs tombes, ils resteront dans la terre lointaine d&#8217;Asie.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Notre moral se ressent de toutes ces agressions physiques et psychologiques. ll est certain que malgr\u00e9 notre r\u00e9solution \u00e0 tenir pour durer, devant notre conviction que nous ne serons pas lib\u00e9r\u00e9s avant longtemps, notre maintien encore quelques mois dans ce camp de la mort nous aurait s\u00fbrement men\u00e9s \u00e0 notre disparition. Nous faisons des efforts de prophylaxie en conseillant de faire bouillir l&#8217;eau, en essayant le soir de se prot\u00e9ger des moustiques, en recherchant lors des corv\u00e9es un peu de vitamines sous forme de piments, en utilisant des petits moyens, mais tout cela est insuffisant car la grosse partie du camp n\u00e9glige les principes d&#8217;hygi\u00e8ne \u00e9l\u00e9mentaire.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Par ailleurs, un certain flottement appara\u00eet dans notre propre groupe, nous avons des difficult\u00e9s \u00e0 appliquer les consignes pr\u00e9conis\u00e9es par les viets, ne plus appeler nos camarades par leur grade par exemple ? Moi-m\u00eame, pratiquement le plus jeune officier de mon bataillon, ne me sens plus \u00e0 I \u2018aise pour envoyer le camarade commandant Thirion aux corv\u00e9es de bois. Je suis remplac\u00e9 par un lieutenant plus ancien, d&#8217;ailleurs chef d&#8217;un de nos postes isol\u00e9s du 1\u00b0 B.T., le lieutenant Dupr\u00e9, un bon camarade pas plus heureux que moi dans cette fonction. En fait notre moral est de plus en plus mauvais car nous mesurons la d\u00e9gradation de notre \u00e9tat et nos appr\u00e9hensions tout \u00e0 fait justifi\u00e9es quant \u00e0 notre devenir.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Je ne m&#8217;\u00e9tends pas davantage sur cette p\u00e9riode particuli\u00e8rement \u00e9prouvante, o\u00f9 nous avons touch\u00e9 le fond de l&#8217;ab\u00eeme. Nous sommes arriv\u00e9s ainsi \u00e0 No\u00ebl 1952, o\u00f9 un semblant de repas de f\u00eate avait \u00e9t\u00e9 organis\u00e9 et o\u00f9 effectivement quelques suppl\u00e9ments alimentaires octroy\u00e9s \u00e0 cette occasion nous ont fait revivre un moment h\u00e9las trop court mais assez inoubliable. Nous avons eu en effet du riz enfin assaisonn\u00e9, des morceaux de canard comme des sucres, du porc en petite quantit\u00e9 et un pamplemousse. De plus, surprise extraordinaire, nous avons eu droit \u00e0 \u00e9crire notre premi\u00e8re lettre sur du papier de riz. 300 mots pas plus avec consigne de donner de nos \u00ab\u00a0bonnes nouvelles\u00a0\u00bb, et de ne pas oublier de recommander \u00e0 nos familles de lutter pour la paix et le rapatriement du corps exp\u00e9ditionnaire. Il faut croire que je n&#8217;avais pas compris exactement la consigne la premi\u00e8re fois puisque ma premi\u00e8re lettre, arriv\u00e9e en France six mois apr\u00e8s, via P\u00e9kin et Prague, avait I \u2018allure d&#8217;une dentelle \u00e0 cause des coups de ciseaux dus \u00e0 la censure. Les autres par la suite arriveront intactes. J&#8217;avais, comme mes camarades, saisi \u00ab\u00a0le message\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>Le camp n\u00b0 1<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">D\u00e9but janvier 1953, nous entendons pour la premi\u00e8re fois parler du camp n&#8217; 1. Il est question que les officiers et quelques sous-officiers quittent le camp pour rejoindre celui-ci. Les cadres, les bo-do\u00ef (nos gardiens) commencent \u00e0 \u00e9voquer devant nous, lors de causeries \u00e0 I \u2018occasion des corv\u00e9es, I \u2018existence de ce camp qui nous parait vite \u00eatre un camp o\u00f9 il ferait bon vivre, en tout cas o\u00f9 nous n&#8217;aurions pas de peine \u00e0 nous trouver mieux qu&#8217;ici. Il appara\u00eet en effet aux dires de nos ge\u00f4liers, que c&#8217;est un vrai camp organis\u00e9, avec baraques confortables, biblioth\u00e8que, etc&#8230; Enfin peu \u00e0 peu nous I \u2018id\u00e9alisons dans nos pens\u00e9es au point que le jour o\u00f9 nous apprenons notre d\u00e9part, nous sommes \u00e0 deux doigts de prendre cette nouvelle comme une certaine lib\u00e9ration anticip\u00e9e. D\u00e9sormais il reste \u00e0 atteindre notre but : le camp n\u00b0 1.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">L&#8217;\u00e9go\u00efsme est profond\u00e9ment ancr\u00e9 au c\u0153ur de I \u2018homme, et je reconnais avec le recul du temps que notre d\u00e9sir de partir de ce camp malsain nous a fait oublier que nous laissions des camarades marocains, \u00e9trangers, quelques jeunes sous-officiers et hommes de troupe dans une situation encore plus pr\u00e9caire apr\u00e8s notre d\u00e9part, mais nous avions tellement la sensation de nous enliser avec eux que nous n&#8217;avions plus qu&#8217;un espoir et un d\u00e9sir, quitter ce camp de mis\u00e8re pour trouver un camp digne de ce nom. Nos camarades devaient quitter le camp 113 apr\u00e8s nous d&#8217;ailleurs, mais pour aller dans un autre camp malheureusement tr\u00e8s semblable \u00e0 celui-l\u00e0.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous devons donc \u00e0 nouveau accomplir une longue marche en plusieurs \u00e9tapes. Mal renseign\u00e9s ou pas renseign\u00e9s du tout, nous ne pouvons jamais savoir quand nous arriverons. Seuls quelques camarades anciens des F.O. reconnaissent au hasard d&#8217;anciennes bornes, des sites qu&#8217;ils ont parcourus quelques ann\u00e9es auparavant. Nous sommes dans la r\u00e9gion de Tuyeng Quang, entre la rivi\u00e8re claire et la Sanquang. Nous commen\u00e7ons \u00e0 avoir quelques pr\u00e9cisions sur les camarades qui sont d\u00e9j\u00e0 au camp n\u00b01. Il s&#8217;agit en fait des prisonniers faits sur la R.C.4 lors de la grande bataille d&#8217;octobre 1950. Ils seraient environ 70 officiers et sous-officiers sup\u00e9rieurs, ces derniers auraient quitt\u00e9 la fronti\u00e8re de Chine quelques mois auparavant pour venir s&#8217;installer au camp n\u00b01.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">En fait nous sommes donc attendus par nos anciens camarades, et c&#8217;est une raison de plus pour nous de souhaiter une prochaine arriv\u00e9e \u00e0 ce camp, tant nous avons soif de les voir, de savoir dans quel \u00e9tat ils sont, comment ils ont v\u00e9cu \u00e0 ce jour et comment ils entrevoient notre s\u00e9jour \u00e0 venir en leur compagnie.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Un soir de janvier, sous un ciel brumeux, \u00e0 I \u2018issue d&#8217;une derni\u00e8re \u00e9tape dure et interminable, nous arrivons dans une rizi\u00e8re entour\u00e9e de montagnes. Les premiers \u00e9l\u00e9ments nous crient la grande nouvelle, nous venons d&#8217;arriver au camp n\u00b01. Les anciens de la R.C.4 nous accueillent tr\u00e8s chaleureusement, nous crient des mots d&#8217;encouragement, apitoy\u00e9s qu&#8217;ils sont de notre grande fatigue physique et morale, nous promettent de nous mettre au courant d\u00e8s que nous pourrons dialoguer plus longuement car il est d\u00e9j\u00e0 assez tard et les bo-do\u00ee sont las aussi de nous convoyer. Pour cette premi\u00e8re nuit nous restons ensemble, demain il fera jour.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nuit agit\u00e9e s&#8217;il en fut car il nous tarde de discuter avec nos camarades. Certains ont d\u00e9j\u00e0 reconnu des camarades de promo ou des camarades de combat, certains ont m\u00eame entrevu un des deux fameux colonels des colonnes Chartier et Lepage, I \u2018esprit de bouton n&#8217;est pas mort, les cavaliers savent qu&#8217;ils ont des anciens de l&#8217;arme blind\u00e9e cavalerie, les artilleurs ont reconnu des leurs, nous les m\u00e9decins savons que nous avons quatre camarades pr\u00e9sents au camp.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Le jour se l\u00e8ve enfin d\u00e8s qu&#8217;on nous le permet nous allons \u00e0 la rencontre de nos camarades. Je ne dirai jamais assez le r\u00e9confort moral qu&#8217;ils nous ont apport\u00e9, se rappelant leur propre d\u00e9tresse au lendemain de leur captivit\u00e9, qui remonte \u00e0 plus de deux ans maintenant, ils sont d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 nous aider et presque tous nous donnent, sinon des signes d&#8217;espoir, tout au moins des raisons d&#8217;avoir confiance pour notre avenir en commun, malgr\u00e9 les difficult\u00e9s pr\u00e9sentes et \u00e0 venir. Aide morale certes, mais d&#8217;abord aide mat\u00e9rielle : ils se sont aper\u00e7us rapidement de notre condition physique tr\u00e8s d\u00e9fectueuse apr\u00e8s cette marche p\u00e9nible de plusieurs jours, survenant apr\u00e8s un s\u00e9jour tr\u00e8s \u00e9prouvant. Aussi nous mettent-ils \u00e0 un semi repos bien dos\u00e9, avec un travail minimum mais indispensable \u00e0 la survie, pour \u00e9viter la station prolong\u00e9e sur le bas flanc particuli\u00e8rement pr\u00e9judiciable \u00e0 la sant\u00e9. Ils ont en effet obtenu la ma\u00eetrise de la question des corv\u00e9es depuis plusieurs mois d\u00e9j\u00e0, aussi se substituent ils aux autorit\u00e9s pour nous distribuer le travail selon nos capacit\u00e9s physiques du moment.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Les plus r\u00e9sistants vont participer \u00e0 quelques corv\u00e9es ext\u00e9rieures d&#8217;assez courte dur\u00e9e, d&#8217;autres vont rester au camp, employ\u00e9s \u00e0 diverses besognes. Personnellement je vais au d\u00e9but piler le riz avec un camarade selon les m\u00e9thodes ancestrales. D&#8217;autres iront \u00e0 la rivi\u00e8re chercher I \u2018eau dans des bambous, d&#8217;autres enfin s&#8217;occuperont de la cuisine et du nettoyage des abords du camp, la plupart ira chercher du bois dans les for\u00eats avoisinantes sous la conduite des bo-do\u00ef. Ces t\u00e2ches ne seront pas immuables, elles varieront avec notre \u00e9tat de sant\u00e9. En un mot nous sommes d&#8217;embl\u00e9e \u00e9pargn\u00e9s, pour notre bien.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Avant de raconter la vie quotidienne au camp n\u00b01, pratiquement la m\u00eame au fil des jours, il est important et capital que je pr\u00e9cise ici que nos camarades nous font profiter, en plus de I \u2018aide mat\u00e9rielle, de I \u2018aide que j&#8217;appellerai \u00ab\u00a0politique\u00a0\u00bb. Ils veulent nous faire profiter de leur exp\u00e9rience douloureuse des premiers mois de leur captivit\u00e9, nous dire le cheminement par lequel ils sont pass\u00e9s, en particulier la mise en condition du d\u00e9but, avec r\u00e9\u00e9ducation par le travail, le maniement alternatif de la crainte et de I \u2018espoir, les arcanes de la dialectique marxiste \u00e0 la sauce indochinoise ; en somme, apr\u00e8s une premi\u00e8re p\u00e9riode que nous appellerons la d\u00e9cantation, viendra la mise en condition avec des \u00e9pisodes vari\u00e9s, des r\u00e9actions de r\u00e9volte quelquefois, d&#8217;acceptation ensuite, pour peu \u00e0 peu rentrer dans la p\u00e9riode de r\u00e9signation ou encore d&#8217;abdication. Toutes ces diff\u00e9rentes \u00e9tapes, ils les ont v\u00e9cues et nous pouvons dire douloureusement les premiers mois avant, sans I \u2018ordre de leurs chefs, de se d\u00e9cider \u00e0 jouer le jeu pour esp\u00e9rer sortir un jour de ce pays.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Donc ils nous \u00e9pargnent ces \u00e9tapes, ils nous disent que pour survivre il faut sans h\u00e9sitation suivre leur exemple. Le premier manifeste du camp n\u00b01 sign\u00e9 par eux apr\u00e8s de longues palabres a \u00e9t\u00e9 le d\u00e9but de cette p\u00e9riode d&#8217;abdication certes, mais d&#8217;abdication dans I \u2018honneur. Aussi suivons nous leurs consignes et entrons nous dans le jeu politique sans plus d&#8217;h\u00e9sitation.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Il existe un organisme charg\u00e9 de faire la liaison avec le commandement du camp : c&#8217;est le comit\u00e9 du rapatriement du corps exp\u00e9ditionnaire, plus exactement le \u00ab\u00a0comit\u00e9 de paix et de rapatriement\u00a0\u00bb. Pas du n\u00f4tre, mais bien celui du corps exp\u00e9ditionnaire, car nous savons que notre rapatriement personnel ne peut \u00eatre li\u00e9 qu&#8217;\u00e0 notre degr\u00e9 d&#8217;\u00e9volution politique, notre aptitude \u00e0 devenir un combattant de la paix, d\u00e9barrass\u00e9 de tout notre h\u00e9ritage vieux bourgeois, capitaliste, etc&#8230; Nous sommes en effet maintenant tr\u00e8s familiaris\u00e9s avec une terminologie immuable, et associons automatiquement lubrique \u00e0 vip\u00e8re, fantoches aux sud vietnamiens, revanchards \u00e0 japonais, militaristes \u00e0 am\u00e9ricains, etc&#8230;, etc&#8230;<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous voici donc int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 nos anciens, nous sommes pratiquement 120 \u00e0 130 prisonniers et les journ\u00e9es se d\u00e9roulent toujours de fa\u00e7on tr\u00e8s monotone. Le matin r\u00e9veil vers 7 heures, petit d\u00e9jeuner suivant les restes de la veille car il n&#8217;y a pas de petit d\u00e9jeuner, il suffit de le savoir. C&#8217;est dur au d\u00e9but puis on s&#8217;y habitue, \u00e0 vrai dire on s&#8217;habitue \u00e0 tout. Ensuite appel et distribution des corv\u00e9es. La matin\u00e9e va passer ainsi. Certains pr\u00e9f\u00e8rent les corv\u00e9es lointaines qui les \u00e9loignent du camp pour un moment au moins, d&#8217;autres vont r\u00e9guli\u00e8rement faire un fagot, de toutes fa\u00e7ons il faut passer la matin\u00e9e en attendant le repas de midi.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">La distribution du riz est l&#8217;\u00e9v\u00e9nement essentiel de la journ\u00e9e : riz nature, \u00e0 vrai dire bon en g\u00e9n\u00e9ral, mais accompagn\u00e9 d&#8217;un compl\u00e9ment symbolique qui se r\u00e9sume \u00e0 une cuill\u00e8re \u00e0 soupe de l\u00e9gumes \u00e0 peine sal\u00e9s ou d&#8217;un bouillon de viande ou flottent deux \u00e0 trois d\u00e9s de viande, ou une cuill\u00e8re de s\u00e9same, ou encore deux ou trois morceaux de manioc. En somme un compl\u00e9ment insignifiant. Chacun arrange \u00e0 sa mani\u00e8re le tout, heureux celui qui a pu trouver au hasard des corv\u00e9es quelques piments par exemple. La boisson c&#8217;est de l&#8217;eau avec quelquefois des feuilles de goyave que I \u2018on a mis \u00e0 infuser si on a eu le temps.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Ensuite quartier libre pendant une \u00e0 deux heures approximativement, puis I \u2018apr\u00e8s-midi est r\u00e9serv\u00e9e au cours politique. Nous nous rendons dans une esp\u00e8ce de clairi\u00e8re o\u00f9, assis dans I \u2018herbe, nous nous appr\u00eatons \u00e0 subir le cours politique qui fait partie int\u00e9grante du programme journalier du prisonnier du viet-minh. Nous sommes en effet retenus au Vietnam, h\u00f4tes forc\u00e9s du pr\u00e9sident Ho Chi Minh, pour entendre la bonne parole. Notre pr\u00e9sence dans ce camp est justifi\u00e9e aux yeux de nos ge\u00f4liers uniquement pour profiter des cours politiques qui doivent naturellement nous conduire \u00e0 r\u00e9viser notre jugement sur nos certitudes acquises en pays capitaliste, nous montrer du doigt les erreurs que nous avons commises, en un mot nous d\u00e9barrasser de notre carapace de vieil homme pour devenir un homme nouveau, un combattant de la paix d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 r\u00e9pandre la bonne parole, au camp d&#8217;abord, ensuite au peuple de France et surtout aux gens de notre caste.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Les premi\u00e8res \u00ab\u00a0le\u00e7ons\u00a0\u00bb bien entendu sont charg\u00e9es de nous ouvrir les yeux sur la sale guerre colonialiste que nous menons contre le bon peuple vietnamien. Inutile de dire que nous allons rab\u00e2cher les le\u00e7ons initiales inh\u00e9rentes au colonialisme et que nous en entendrons notre compte. Pendant ce temps, \u00e9norme avantage, nous nous reposons, vautr\u00e9s dans cet amphith\u00e9\u00e2tre de verdure, laissant voguer nos pens\u00e9es bien au-del\u00e0 des propos lassants et r\u00e9p\u00e9titifs de nos interlocuteurs. Ensuite c&#8217;est le chapitre de la C.E.D., de I \u2018occupation de notre territoire national par les am\u00e9ricains.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Bien entendu en diverses occasions nous avons droit aux fameux meetings, celui du 19 mai anniversaire d&#8217;Ho Chi Minh, appel\u00e9 famili\u00e8rement oncle Ho par nos gardiens, celui du 14 juillet, etc. Ces meetings donnent lieu \u00e0 des sc\u00e8nes folkloriques o\u00f9 nous pr\u00e9parons des slogans, nous accrochons des banderoles entre deux m\u00e2ts, surmontant une estrade o\u00f9 des camarades faisant partie du comit\u00e9 pour la paix et le rapatriement improvisent des discours o\u00f9 ils manient avec adresse et souvent humour des propos suffisamment cr\u00e9dibles pour les viets et pleins de sous-entendus pour I \u2018auditoire.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">A c\u00f4t\u00e9 de ces meetings il y a les campagnes : campagne pour I \u2018hygi\u00e8ne, campagne des atrocit\u00e9s&#8230; Cette derni\u00e8re m\u00e9rite quelques explications : les viets en effet, tellement persuad\u00e9s par leur propagande, sont convaincus que notre comportement pendant notre pr\u00e9sence dans le corps exp\u00e9ditionnaire \u00e9tait celui d&#8217;un capitaliste sans scrupules, tueur, violeur, alcoolique, drogu\u00e9, enfin I \u2018image du \u00ab\u00a0salaud int\u00e9gral\u00a0\u00bb, plus pur produit du colonialisme. Il s&#8217;agit donc pour les volontaires et quelques \u00ab\u00a0rigolos\u00a0\u00bb de se pr\u00e9senter \u00e0 la tribune et de faire une autocritique o\u00f9 ils s&#8217;accusent de tous les maux avec un luxe de d\u00e9tails. Le plus fort \u00e9tant que plus c&#8217;est invraisemblable, plus les viets prennent ces confessions pour argent comptant. Cela tient du grand guignol, du tragi-comique, mais en m\u00eame temps donne une id\u00e9e de ce qu&#8217;une id\u00e9ologie pouss\u00e9e \u00e0 l&#8217;extr\u00eame peut amener \u00e0 faire faire \u00e0 des hommes. Nous vivons ainsi dans un monde o\u00f9 la v\u00e9rit\u00e9 n&#8217;est plus la v\u00e9rit\u00e9, o\u00f9 des raisonnements conduisent \u00e0 des conclusions absurdes, mais o\u00f9 heureusement aussi la maladresse, voire la b\u00eatise de quelques-uns de nos ge\u00f4liers nous permet de nous ressaisir et de toujours voir clair en nous.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous aurions bien entendu souhait\u00e9 un traitement normal de prisonniers de guerre, avec un minimum de garanties mat\u00e9rielles et sans pressions politiques, \u00ab\u00a0bourrage de cerveau\u00a0\u00bb, r\u00e9\u00e9ducation. En un mot libre, au moins dans notre esprit. Cela \u00e9tait mal conna\u00eetre le monde communiste, plus exactement marxiste et en plus I \u2018univers asiatique. Aussi, on le comprend, certains ont pens\u00e9 \u00e0 s&#8217;\u00e9vader c&#8217;est d&#8217;ailleurs le devoir de tout prisonnier, mais j&#8217;ajouterai d&#8217;un prisonnier en assez bonne forme pour envisager une telle entreprise dans un pays aussi difficile.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous sommes en effet prisonniers de notre environnement \u00ab\u00a0g\u00e9ographique\u00a0\u00bb : ce pays qui nous avait tant charm\u00e9s avant notre captivit\u00e9 se r\u00e9v\u00e8le ici hostile par sa d\u00e9mesure : for\u00eats denses et inextricables, pistes \u00e0 peine esquiss\u00e9es \u00e9voluant dans une topographie mouvement\u00e9e avec des changements de niveaux difficiles \u00e0 gravir, avec peu d&#8217;\u00e9l\u00e9ments de rep\u00e8re en dehors des fleuves toujours tr\u00e8s fr\u00e9quent\u00e9s, enfin une population ennemie flairant tr\u00e8s vite le \u00ab\u00a0visage p\u00e2le\u00a0\u00bb et pr\u00eate \u00e0 la d\u00e9nonciation. Ce pays, disions-nous, est plus s\u00fbr qu&#8217;une ge\u00f4le classique entour\u00e9e de tous c\u00f4t\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Aussi ce sont les meilleurs, les plus d\u00e9cid\u00e9s qui tentent des \u00e9vasions. Sans succ\u00e8s h\u00e9las, \u00e0 part quelques rares faites au d\u00e9but, alors que nous n&#8217;\u00e9tions pas encore trop loin de la zone des combats. Les camarades qui tentent leur chance \u00e0 cette \u00e9poque le font tous par la voie d&#8217;eau. Pr\u00e9parant leur coup, ils confectionnent quelques jours, voire mois avant des radeaux \u00e0 I \u2018occasion des corv\u00e9es de bois. Partis en reconnaissance lors de ces corv\u00e9es, certains pr\u00e9parent les bambous, lianes, points de fixation, et \u00e0 chaque corv\u00e9e dissimulent les divers \u00e9l\u00e9ments dans des endroits bien pr\u00e9cis, mais au centre d&#8217;un point pas trop \u00e9loign\u00e9 du fleuve, pour y transporter, le jour \u00ab\u00a0J\u00a0\u00bb, les \u00e9l\u00e9ments du radeau et le reconstituer avec facilit\u00e9. La mise \u00e0 I \u2018eau doit en effet \u00eatre faite en un point bien \u00e9tudi\u00e9 \u00e0 I \u2018avance, assez facile d&#8217;acc\u00e8s, loin des cagnas et pas trop \u00e9loign\u00e9 du camp. Il faut ensuite attendre les hautes eaux et I \u2018absence de lune pour pouvoir partir.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Ainsi, neuf camarades au moins partirent en trois radeaux un soir. Leur absence ne fut constat\u00e9e par nos gardiens que le lendemain matin, gr\u00e2ce \u00e0 un habile camouflage lors du contr\u00f4le du soir. Ils purent donc partir \u00e0 la nuit tomb\u00e9e, parcourir pour certains une quarantaine de kilom\u00e8tres, de nuit, avec de nombreuses emb\u00fbches certes, mais arriver avant le lever du jour pour camoufler leur embarcation, la rafistoler tant elle avait d\u00e9j\u00e0 souffert, et surtout se camoufler eux &#8211; m\u00eames dans la for\u00eat avoisinante, \u00e0 I \u2018abri de toute habitation et surtout des chiens. Pour certains I \u2018aventure s&#8217;est arr\u00eat\u00e9e l\u00e0, rep\u00e9r\u00e9s dans la journ\u00e9e par la bonne population toujours en \u00e9veil et avertie de proche en proche par les chefs de village riverains. D&#8217;autres purent reprendre leur course encore une nuit, s&#8217;approchant assez sensiblement de Vie Tri, c&#8217;est \u00e0 dire du premier poste appartenant \u00e0 nos forces. H\u00e9las tous furent repris, tous durent refaire le chemin inverse \u00e0 pied, entrav\u00e9s par des esp\u00e8ces de carcans, souvent insult\u00e9s par les partisans locaux avant d&#8217;\u00eatre remis aux forces r\u00e9guli\u00e8res.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Tous bien entendu, avant de nous rejoindre et de r\u00e9int\u00e9grer leur place dans le camp, durent faire leur autocritique en insistant sur leur trahison aupr\u00e8s du bon peuple vietnamien, et sur leur ingratitude envers la politique de cl\u00e9mence du pr\u00e9sident Ho Chi Minh.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Affaiblis, amers, ils reprirent leurs places et habitudes au camp n\u00b01, en ayant pour certains la ferme intention de recommencer, mais cette fois de r\u00e9ussir. En fait ce ne fut plus possible \u00e0 partir d&#8217;une certaine \u00e9poque car nous f\u00fbmes \u00e9loign\u00e9s des rivi\u00e8res si tentantes, et les camarades les plus d\u00e9termin\u00e9s perdirent comme les autres leurs forces avec la prolongation de cette captivit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">M\u00eame dans les pires moments, il y a des moments de d\u00e9tente, et certains de nos camarades, riches en eux-m\u00eames , savent nous faire passer des soir\u00e9es bien agr\u00e9ables. Certains nous parlent philosophie, histoire, d&#8217;autres se rem\u00e9morant des langues bien ma\u00eetris\u00e9es nous font des cours d&#8217;anglais ou de russe, d&#8217;autres nous font saliver souvent en racontant des recettes de cuisine, d&#8217;autres nous distraient encore en nous racontant des \u00e9pisodes de leur captivit\u00e9 en Allemagne, comme quoi tout est relatif dans ce bas monde, enfin, et ceci fait partie des activit\u00e9s officielles, il y a les s\u00e9ances constructives certes, mais qui doivent \u00eatre r\u00e9cr\u00e9atives \u00e9galement, avec chants et sketches appropri\u00e9s. Avec le bambou, du mauvais papier de riz et de la colle, on peut confectionner d\u00e9cors et costumes, certes succincts mais \u00e9vocateurs. Quelques sp\u00e9cialistes s&#8217;adonnent avec z\u00e8le \u00e0 ces besognes, et plus d&#8217;une fois, nous rions de bon c\u0153ur aux performances r\u00e9alis\u00e9es par certains, tant les pantomimes sont r\u00e9ussies et les situations du plus haut comique. Mais bien entendu il faut que les sayn\u00e8tes soient toujours constructives, c&#8217;est \u00e0 dire qu&#8217;elles aient une connotation politique et valeur \u00e9ducative.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Mais la plupart du temps, les jours s&#8217;\u00e9coulent de fa\u00e7on monotone, il ne se passe rien, mais tout se transforme tristement au fil des jours. L&#8217;\u00e9volution du camp ne se fait pas d&#8217;une seule tenue, bien \u00e9videmment. Si un meeting est r\u00e9ussi, si les viets ont des succ\u00e8s militaires, nous ressentons une discr\u00e8te am\u00e9lioration de notre condition, une meilleure compr\u00e9hension de nos ge\u00f4liers, un petit avantage mat\u00e9riel. Si au contraire il y a eu une tentative d&#8217;\u00e9vasion, un meeting mal pr\u00e9par\u00e9, si les viets s&#8217;aper\u00e7oivent que notre \u00e9volution politique stagne et que nous n&#8217;avons encore pas bien compris la politique de cl\u00e9mence, alors I&#8217; attitude de nos gardiens se durcit, les corv\u00e9es deviennent plus longues et dures et le ravitaillement plus d\u00e9fectueux, comme par hasard.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Je ne serais pas complet si j&#8217;omettais de parler des rares lib\u00e9rations anticip\u00e9es qui ont eu lieu, trois ou quatre fois avec cinq ou six prisonniers seulement \u00e0 chaque d\u00e9part, mais ces lib\u00e9rations, \u00e0 part quelques-unes exceptionnelles, ont toujours \u00e9t\u00e9 faites \u00e0 des fins de propagande. Je parle des lib\u00e9rations d&#8217;officiers et des quelques adjudants chefs. Je prendrai en exemple la lib\u00e9ration de cinq officiers, dont trois \u00e0 particule : cela fit dire \u00e0 un officier parachutiste qu&#8217;il ne comprenait pas le crit\u00e8re choisi par le commandement du camp, et il alla les provoquer en s&#8217;\u00e9tonnant que lui, fils du peuple, soit toujours retenu alors que ses camarades aristocrates \u00e9taient lib\u00e9r\u00e9s. Il lui fut r\u00e9pondu qu&#8217;il \u00e9tait peut \u00eatre un fils du peuple, mais qu&#8217;il avait toute Ia morgue des officiers capitalistes. Cet officier, qui sera plus tard tu\u00e9 en A.F.N., \u00e9tait simplement venu narguer les viets et leur dire qu&#8217;\u00e9quip\u00e9 de sa tenue l\u00e9opard inusable, il pouvait encore rester vingt ans s&#8217;il le fallait.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>La lib\u00e9ration<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Nous arrivons au printemps 1954, nous commen\u00e7ons tous \u00e0 nous ressentir de ces longs mois pass\u00e9s, notre sant\u00e9 se d\u00e9t\u00e9riore, nous apprenons bient\u00f4t la chute du camp retranch\u00e9 de Dien Bien Phu, et nous voyons arriver un mois et demi apr\u00e8s tous nos camarades d\u00e9moralis\u00e9s, compl\u00e8tement \u00e9puis\u00e9s par les durs combats et la longue marche qui leur a succ\u00e9d\u00e9. Rapidement ils nous font comprendre que I &#8216;issue de la guerre est proche, tant la d\u00e9faite de Dien Bien Phu a atteint le potentiel de notre corps de bataille. A nous de leur transmettre les consignes pour survivre et encore durer quelques temps, pour essayer de sortir de ce camp.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">A ce moment pr\u00e9cis quelques camarades m\u00e9decins sont enfin envoy\u00e9s dans des camps de troupe, et moi-m\u00eame suis d\u00e9sign\u00e9 pour convoyer sur un immense radeau des grands bless\u00e9s et malades. Destination inconnue, mais \u00e9videmment mes infirmiers et moi-m\u00eame caressons I&#8217; espoir insens\u00e9 de nous retrouver, apr\u00e8s deux jours de navigation, \u00e0 Vie tri puis \u00e0 Hano\u00ef, par le biais de nos navires de guerre fluviaux.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Ce sera la grande illusion, et c&#8217;\u00e9tait encore mal conna\u00eetre les viets de penser que ce serait la solution retenue pour sauver au moins ces bless\u00e9s et grands malades. Apr\u00e8s deux jours de navigation, nous d\u00e9barquons \u00e0 Tuyen Quang pour d\u00e9poser nos bless\u00e9s et malades dans un soi-disant h\u00f4pital de campagne, \u00e0 vrai dire mouroir authentique, dans le but de leur donner meilleure apparence avant la lib\u00e9ration proche maintenant. Certains ne reverront pas la France parce que les viets avaient honte de les redonner \u00e0 notre pays dans cet \u00e9tat.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Mes infirmiers et moi-m\u00eame, ainsi que deux ou trois valides, demandons \u00e0 rejoindre nos compagnons, accabl\u00e9s que nous sommes de ce spectacle de d\u00e9solation o\u00f9 nous ne pouvons rien faire. Nous repartons et rejoignons nos camarades qui entre temps ont fait mouvement. Nous empruntons pour la premi\u00e8re fois des camions Molofova pour avancer dans la r\u00e9gion de Vi\u00e9 tri. Les viets ne nous parlent toujours pas de lib\u00e9ration, mais nous voyons \u00e0 l&#8217;\u00e9vidence que les pr\u00e9paratifs vont dans ce sens. Nous arrivons enfin tout \u00e0 fait \u00e0 la fin du mois d&#8217;ao\u00fbt dans la r\u00e9gion de Vi\u00e9 tri, nous sommes pr\u00e8s du fleuve rouge, notre lib\u00e9ration est imminente.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">La veille, nous sommes rassembl\u00e9s par groupe de cinquante environ, nous voyons un h\u00e9licopt\u00e8re arriver au milieu de nous, quatre membres de la commission d&#8217;armistice en descendent : un hindou, un polonais, un canadien et un fran\u00e7ais. Cet officier nous rassure imm\u00e9diatement en nous annon\u00e7ant notre embarquement pour le lendemain (31 ao\u00fbt pour moi). Les hautes eaux g\u00eanent en effet la remont\u00e9e sur le fleuve rouge des navires de guerre affr\u00e9t\u00e9s \u00e0 notre rapatriement. Le soir donc derni\u00e8re soir\u00e9e en pays ennemi, nous avons touch\u00e9 un paquetage tout neuf avec casque de latanier et sandales de caoutchouc. Nous serons ainsi \u00ab\u00a0plus pr\u00e9sentables\u00a0\u00bb. Une derni\u00e8re soir\u00e9e politique, o\u00f9 nos ge\u00f4liers nous donnent les derni\u00e8res recommandations et souhaitent que nous nous quittions bons amis. Nous ne broncherons pas jusqu&#8217;au bout, puisque nous sommes lib\u00e9r\u00e9s par \u00ab\u00a0paquets\u00a0\u00bb et que personne ne veut compromettre les chances de ceux qui sont encore retenus.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">La nuit sera courte, et le sommeil se fera longtemps attendre, demain nous serons libres, c&#8217;est \u00e0 peine croyable.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">L&#8217;ultime journ\u00e9e fut encore longue, malgr\u00e9 les attentions de nos ge\u00f4liers. Enfin nous entendons le bruit des moteurs des navires qui viennent nous r\u00e9cup\u00e9rer. Nous embarquons vers 17 heures. A peine sur le bateau, le m\u00e9decin du bord, jeune camarade, s&#8217;occupe de nous : nous sommes deux m\u00e9decins lib\u00e9r\u00e9s ensemble, il communique nos noms et ceux de nos camarades encore prisonniers par radio \u00e0 Hanoi. Nous arrivons \u00e0 Hano\u00ef vers 22 heures, et sommes dirig\u00e9s imm\u00e9diatement vers l&#8217;h\u00f4pital militaire Lanessan. A minuit nous ne dormons toujours pas, mais nous sommes propres, couch\u00e9s dans des draps blancs et enfin libres&#8230;<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><b>Conclusion<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Sur le plan personnel, j&#8217;ai assez rapidement recouvr\u00e9 une sant\u00e9 correcte, \u00e0 part la persistance de troubles digestifs li\u00e9s \u00e0 une colite chronique et surtout I&#8217; apparition relativement tardive quelques ann\u00e9es apr\u00e8s d&#8217;une n\u00e9vrose d&#8217;angoisse heureusement contr\u00f4l\u00e9e par les m\u00e9thodes de relaxation, mais non compl\u00e8tement disparue, et en particulier r\u00e9activ\u00e9e \u00e0 chaque \u00e9pisode digestif.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">J&#8217;ai acquis une certaine philosophie, qui me fait hi\u00e9rarchiser les \u00e9v\u00e9nements et me conf\u00e8re une confiance pour I&#8217; avenir en g\u00e9n\u00e9ral.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Sur le plan politique, la d\u00e9couverte de I&#8217; id\u00e9ologie communiste m&#8217;a contraint \u00e0 m&#8217;engager politiquement \u00e0 une certaine \u00e9poque pour lutter contre cette doctrine bas\u00e9e sur le mensonge et la n\u00e9gation des valeurs, en \u00e9tant farouchement oppos\u00e9, pour moi et mes enfants, \u00e0 ce genre de r\u00e9gime marxiste.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Sur un plan plus g\u00e9n\u00e9ral, nous pensons qu&#8217;il n&#8217;y aura plus de prisonniers de guerre type 14-18 ou 39-45, mais uniquement des prisonniers politiques ou otages en quelque sorte, d&#8217;o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 pour tous, et pour nos jeunes en particulier, d&#8217;acqu\u00e9rir en plus des vertus traditionnelles des notions psychologiques permettant de r\u00e9sister \u00e0 ce genre de situation.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">J&#8217;ai appris enfin la valeur de la camaraderie de combat et de l&#8217;amiti\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\">Je terminerai enfin en citant un po\u00e8te ancien qui disait avec une certaine justesse :<\/span><\/p>\n<p align=\"CENTER\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\"><i><b>Tout ce qui a une fin est triste, m\u00eame I&#8217; exil.<\/b><\/i><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\"><i>\u00ab\u00a0Sans haine mais sans oubli\u00a0\u00bb<\/i><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\"><i>Je suis heureux de donner ce document \u00e0 ma petite fille B\u00e9n\u00e9dicte, curieuse de l\u2019aventure peu commune v\u00e9cue par son grand-p\u00e8re en Extr\u00eame Orient.<\/i><\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif; font-size: 12pt;\"><i>A elle de faire savoir \u00e0 ses amis la trag\u00e9die de cette guerre d\u2019Indochine et de dire que la France a combattu dans l\u2019honneur dans ce lointain pays auquel elle \u00e9tait tr\u00e8s attach\u00e9e.<\/i><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\"><span style=\"font-size: medium;\"><i><b> Pierre Andr\u00e9<\/b><\/i><\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-3906 size-large\" src=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/carteandre-1024x629.png\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"629\" srcset=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/carteandre-1024x629.png 1024w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/carteandre-300x184.png 300w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/carteandre-768x472.png 768w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/carteandre.png 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: arial, helvetica, sans-serif;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-3908 size-large\" src=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andrejournal1-1024x317.jpg\" alt=\"\" width=\"1024\" height=\"317\" srcset=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andrejournal1-1024x317.jpg 1024w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andrejournal1-300x93.jpg 300w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andrejournal1-768x238.jpg 768w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andrejournal1.jpg 1088w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-3909 size-full\" src=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andrejournal2.jpg\" alt=\"\" width=\"878\" height=\"593\" srcset=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andrejournal2.jpg 878w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andrejournal2-300x203.jpg 300w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andrejournal2-768x519.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 878px) 100vw, 878px\" \/><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-3907\" src=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andrejournal3.jpg\" alt=\"\" width=\"878\" height=\"1188\" srcset=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andrejournal3.jpg 442w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/11\/andrejournal3-222x300.jpg 222w\" sizes=\"auto, (max-width: 878px) 100vw, 878px\" \/><\/span><\/p>\n<p>Views: 100<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>INDOCHINE 1951 &#8211; 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