{"id":607,"date":"2021-01-21T20:59:47","date_gmt":"2021-01-21T20:59:47","guid":{"rendered":"http:\/\/s856749478.onlinehome.fr\/?p=607"},"modified":"2021-06-11T20:40:40","modified_gmt":"2021-06-11T20:40:40","slug":"general-michel-prugnat-prisonniers-des-japonais-temoignage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/anapi.fr\/?p=607","title":{"rendered":"G\u00e9n\u00e9ral Michel PRUGNAT : Prisonniers des Japonais &#8211; T\u00e9moignage"},"content":{"rendered":"<p>&#8220;Un enfant en Indochine Fran\u00e7aise &#8211; Mai 1939-Ao\u00fbt 1945&#8221;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">UN ENFANT EN<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">INDOCHINE FRANCAISE<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Mai 1939-Ao\u00fbt 1945<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">par le G\u00e9n\u00e9ral Michel PRUGNAT<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">T\u00e9moignages aupr\u00e8s de la Commission d\u2019histoire de la guerre<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">de l\u2019 Universit\u00e9 de LYON III<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">les 17 mars et 21 avril 1998.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-609 size-full\" src=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/image1.gif\" alt=\"\" width=\"422\" height=\"722\" \/><\/p>\n<p>Mai 1939<\/p>\n<p>Nous sommes sur le quai de la gare de Libourne, une ville de garnison du d\u00e9partement de la Gironde, o\u00f9 mon p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 affect\u00e9 deux ans plus t\u00f4t comme commandant de batterie au 1er R\u00e9giment d&#8217;artillerie coloniale, au retour d&#8217;un s\u00e9jour de quatre ann\u00e9es en Chine. Un canonnier s\u00e9n\u00e9galais tient dans ses bras un petit gar\u00e7on de quatre ans qu&#8217;il ne veut plus l\u00e2cher. C&#8217;est TINI KOURA, l&#8217;ordonnance de mon p\u00e8re.<\/p>\n<p>Et moi, j&#8217;ai l&#8217;habitude d&#8217;\u00eatre port\u00e9 par ce grand et solide gaillard. Nous sommes, mes parents, mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9 \u00e2g\u00e9 de six ans et demi et moi-m\u00eame, sa famille d\u2019adoption ; il est boulevers\u00e9 de nous voir partir pour l&#8217;Indochine o\u00f9 mon p\u00e8re vient d&#8217;\u00eatre affect\u00e9 pour deux ans. Non content de nous avoir prodigu\u00e9 son d\u00e9vouement et son affection, TINI KOURA donnera quelques mois plus tard, sa vie pour la France.<\/p>\n<p>Quelques heures apr\u00e8s, nous arrivons \u00e0 Marseille o\u00f9 nous retrouvons nos grands-parents venus de Paris dire au revoir \u00e0 leurs enfants et petits-enfants qui \u00ab partent pour la colonie \u00bb. Lorsque, deux jours apr\u00e8s, le bateau s&#8217;\u00e9loigne du quai et que conform\u00e9ment \u00e0 la tradition, ils agitent leurs mouchoirs en guise d&#8217;adieu, ils ne se doutent pas qu&#8217;ils ne nous reverront que sept ans plus tard.<\/p>\n<p>Nous aurons, les uns en France, les autres en Indochine, v\u00e9cu des \u00e9v\u00e9nements exceptionnels. Mais si les premiers sont dans l&#8217;ensemble bien connus, en particulier gr\u00e2ce aux \u00e9mouvants t\u00e9moignages recueillis par notre commission, il semblerait que ceux qui se sont d\u00e9roul\u00e9s \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque dans notre lointaine colonie le soient bien moins.<\/p>\n<p>J&#8217;ai donc c\u00e9d\u00e9 \u00e0 l&#8217;amicale pression de notre pr\u00e9sident pour vous livrer un t\u00e9moignage sur la vie en Indochine fran\u00e7aise, entre juin 1939 et ao\u00fbt 1945, telle qu&#8217;a pu la percevoir et en garder le souvenir un enfant, entre l&#8217;\u00e2ge de quatre ans et l&#8217;\u00e2ge de dix ans<\/p>\n<p>C&#8217;est avec une grande \u00e9motion, vous vous en doutez, que j&#8217;ai rev\u00e9cu en pens\u00e9e ces moments l\u00e0 et je d\u00e9die affectueusement ce r\u00e9cit \u00e0 mes parents qui, dans ces circonstances parfois dramatiques, ont su, chacun dans leur domaine, faire preuve d&#8217;un sang froid et d&#8217;un courage exemplaires.<\/p>\n<p>Nous voici donc, apr\u00e8s une travers\u00e9e maritime de trente jours, parvenus \u00e0 notre destination indochinoise, le CAP SAINT-JACQUES. C&#8217;est une station baln\u00e9aire situ\u00e9e \u00e0 environ 120 Km de SAIGON, \u00e0 l&#8217;embouchure de la rivi\u00e8re qu&#8217;empruntent les bateaux pour remonter jusqu&#8217;\u00e0 cette grande ville cochinchinoise. Il y r\u00e8gne un climat chaud et humide, analogue \u00e0 celui des Antilles fran\u00e7aises, qui permet de se baigner toute l&#8217;ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re est affect\u00e9 successivement au 4\u00e8me R\u00e9giment d&#8217;artillerie coloniale et \u00e0 l&#8217;Etat major, comme chef du deuxi\u00e8me bureau, sous les ordres du G\u00e9n\u00e9ral GOUACHON qui \u00e9tait son chef de corps \u00e0 Libourne et qui, l&#8217;ayant appr\u00e9ci\u00e9, a demand\u00e9 qu&#8217;il vienne le rejoindre en Indochine.<\/p>\n<p>Deux ann\u00e9es s&#8217;\u00e9coulent, deux ann\u00e9es de r\u00eave pour un jeune gar\u00e7on qui passe un tiers de sa vie \u00e0 jouer, le deuxi\u00e8me dans l&#8217;eau et le troisi\u00e8me \u00e0 dormir. Il n&#8217;y a rien de particulier \u00e0 signaler sur cette p\u00e9riode, si ce n&#8217;est l&#8217;absence de certains p\u00e8res qui sont partis pour le Cambodge, en raison du conflit qui oppose la France au Siam ; ils reviendront quelques semaines plus tard.<\/p>\n<p>Il convient cependant de relater un \u00e9v\u00e9nement assez particulier qui a perturb\u00e9 la vie de la garnison pendant quelques jours \u00e0 cette \u00e9poque l\u00e0.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-611 size-full\" src=\"http:\/\/s856749478.onlinehome.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/image2.jpg\" alt=\"\" width=\"478\" height=\"666\" srcset=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/image2.jpg 478w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/image2-215x300.jpg 215w\" sizes=\"auto, (max-width: 478px) 100vw, 478px\" \/><\/p>\n<p>Un matin, mon p\u00e8re re\u00e7oit, \u00e0 l&#8217;Etat major, la visite d&#8217;un sous-officier, qui a insist\u00e9 pour le voir car il a une information tr\u00e8s importante \u00e0 lui communiquer.<\/p>\n<p>Son \u00e9pouse, qui est Indochinoise, vient d&#8217;apprendre, de source s\u00fbre, que des r\u00e9volutionnaires se r\u00e9unissent r\u00e9guli\u00e8rement de nuit dans le grand massif, une des collines qui domine le CAP SAINT-JACQUES.<\/p>\n<p>Ils doivent, \u00e0 une date que j&#8217;ai oubli\u00e9e, attaquer la ville et massacrer tous les Fran\u00e7ais qui s&#8217;y trouvent. Au pr\u00e9alable, les cuisiniers devront avoir vers\u00e9 du poison dans la soupe.<\/p>\n<p>Bien que cette information lui paraisse peu fond\u00e9e, mon p\u00e8re, par acquit de conscience, en rend compte au G\u00e9n\u00e9ral. Celui-ci, sans h\u00e9siter, prend imm\u00e9diatement les mesures de s\u00e9curit\u00e9 qui s&#8217;imposent.<\/p>\n<p>Les sentinelles sont doubl\u00e9es, les patrouilles multipli\u00e9es et les familles doivent se regrouper \u00e0 quatre ou cinq par maison pour passer la nuit. Pour ce qui nous concerne, nous allons coucher \u00e0 la r\u00e9sidence du g\u00e9n\u00e9ral, comme quelques autres familles d&#8217;officiers affect\u00e9s \u00e0 l&#8217;Etat major. Rien ne se passe et ces dispositions sont lev\u00e9es au bout de quatre jours.<\/p>\n<p>Presque deux ans plus tard, mon p\u00e8re devenu chef du deuxi\u00e8me bureau \u00e0 l&#8217;Etat major de HANOI, verra passer une note faisant \u00e9tat de l&#8217;arrestation en Cochinchine d&#8217;un groupe de dissidents. Ils d\u00e9tenaient des archives indiquant qu&#8217;une attaque de la garnison du Cap Saint Jacques avait \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9e deux ans auparavant, mais que, en raison de l&#8217;importance des mesures de s\u00e9curit\u00e9 prises, ils avaient d\u00fb y renoncer.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 quelques p\u00e9rip\u00e9ties, la vie que l&#8217;on m\u00e8ne dans cette garnison est proche de celle du temps de paix, jusqu&#8217;\u00e0 ce jour de l&#8217;\u00e9t\u00e9 1941 o\u00f9 d\u00e9barquent de curieux soldats portant un uniforme jaun\u00e2tre et une casquette de toile. Ils parlent une langue que je ne comprends pas et ont un comportement bizarre parfois. Un matin, une compagnie arrive sur la plage que nous fr\u00e9quentons habituellement. Sur ordre de leur chef, ils se d\u00e9v\u00eatent totalement et, un savon \u00e0 la main, entrent dans l&#8217;eau et se lavent ; en quelques secondes, la plage s&#8217;est vid\u00e9e de tous ses occupants. C&#8217;est notre premier contact avec l&#8217;arm\u00e9e nipponne.<\/p>\n<p>Ils prennent leurs quartiers en ville et se r\u00e9pandent un peu partout. Il va d\u00e9sormais falloir vivre avec ces gens l\u00e0. D&#8217;instinct, je ne les aime pas trop et, ayant remarqu\u00e9 qu&#8217;une escouade passait r\u00e9guli\u00e8rement devant notre portail, je m&#8217;installe en embuscade avec ma mitrailleuse rouge, made in Japan, qui crache le feu gr\u00e2ce \u00e0 une pierre \u00e0 briquet int\u00e9gr\u00e9e.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 ils sont \u00e0 proximit\u00e9, je leur l\u00e2che une longue rafale, ce qui d\u00e9clenche chez eux une grande hilarit\u00e9. Je renouvellerai quelques autres fois l&#8217;exp\u00e9rience, mais, obtenant toujours le m\u00eame r\u00e9sultat, je me rallierai \u00e0 la coexistence pacifique qui est devenue la r\u00e8gle en Indochine.<\/p>\n<p>Quelques semaines apr\u00e8s, j&#8217;effectue ma rentr\u00e9e scolaire. Ma premi\u00e8re institutrice est une Indochinoise, v\u00eatue des habits traditionnels de son pays. Cela ne me surprend pas. Voil\u00e0 deux ans que je vis au contact des Indochinois et je commence \u00e0 conna\u00eetre quelques rudiments de leur langue.<\/p>\n<p>Nous sommes maintenant habitu\u00e9s aux Japonais ; on a r\u00e9ussi, m\u00eame \u00e0 la plage, \u00e0 trouver un modus vivendi acceptable.<\/p>\n<p>De temps en temps, je pousse une reconnaissance \u00e0 bicyclette vers le stade o\u00f9 ils s&#8217;entra\u00eenent \u00e0 l&#8217;escrime \u00e0 la ba\u00efonnette avec des fusils en bois. Ils le font en poussant des cris impressionnants, comme ceux que j&#8217;aurai l&#8217;occasion d&#8217;entendre plus tard, en d&#8217;autres circonstances.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re est promu au grade de chef d&#8217;escadron en 1942 et, en ao\u00fbt, nous quittons le CAP SAINT-JACQUES pour HANOI o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 mut\u00e9.<\/p>\n<p>Nous prenons le train \u00e0 SAIGON, pour un trajet d&#8217;environ 2 000 Km effectu\u00e9 en grande partie de nuit, \u00e0 cause des risques de bombardement.<\/p>\n<p>Nous avons l&#8217;opportunit\u00e9 de nous arr\u00eater \u00e0 HUE<\/p>\n<p>pendant trois jours et, malgr\u00e9 mes sept ans, je suis \u00e9merveill\u00e9 par cette ville et par la visite des tombeaux des empereurs d&#8217;Annam.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-612 size-full\" src=\"http:\/\/s856749478.onlinehome.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/image3.jpg\" alt=\"\" width=\"550\" height=\"651\" srcset=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/image3.jpg 550w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/image3-253x300.jpg 253w\" sizes=\"auto, (max-width: 550px) 100vw, 550px\" \/><\/p>\n<p>Apr\u00e8s une longue nuit et une demi-journ\u00e9e en train, nous franchissons le FLEUVE ROUGE sur le PONT DOUMER et d\u00e9barquons \u00e0 la gare de HANOI.<\/p>\n<p>La capitale de l&#8217;Indochine est une ville de province fran\u00e7aise, avec sa grande art\u00e8re commer\u00e7ante, la rue Paul Bert, avec des grands magasins, des boutiques de luxe, des officines ou des agences commerciales qui portent des noms bien fran\u00e7ais, comme les Grands magasins r\u00e9unis, Coryse Salom\u00e9 ou Descours et Cabaud, bien connu des Lyonnais.<\/p>\n<p>Les Japonais y sont pr\u00e9sents, bien s\u00fbr, mais, comme nous sommes en ville, ils paraissent plus dilu\u00e9s. Il y a aussi le th\u00e9\u00e2tre dont l&#8217;architecture est inspir\u00e9e de celle de l&#8217;op\u00e9ra Garnier \u00e0 Paris, la cath\u00e9drale, le stade municipal, l&#8217;universit\u00e9 et le Lyc\u00e9e Albert Sarraut dont nous devenons mon fr\u00e8re et moi les \u00e9l\u00e8ves, respectivement au Grand lyc\u00e9e et au Petit lyc\u00e9e.<\/p>\n<p>Mon fr\u00e8re entre en 6\u00e8me ; avec mes sept ans, j&#8217;entre plus modestement en 9\u00e8me, mais, malgr\u00e9 mon jeune \u00e2ge, je suis soumis, comme tous, au r\u00e8glement s\u00e9v\u00e8re de l&#8217;\u00e9tablissement.<\/p>\n<p>Les classes commencent \u00e0 7 heures le matin et, comme nous habitons \u00e0 l&#8217;autre extr\u00e9mit\u00e9 de la ville, cela nous oblige \u00e0 quitter la maison en pousse-pousse, une demi-heure plus t\u00f4t ; nous sommes demi- pensionnaires et, tributaire de mon fr\u00e8re, je quitte le lyc\u00e9e apr\u00e8s l&#8217;\u00e9tude du soir, \u00e0 20 heures.<\/p>\n<p>Le port du casque colonial et la sieste apr\u00e8s le d\u00e9jeuner sont obligatoires ; de s\u00e9v\u00e8res punitions auront vite fait de me le rappeler. Les d\u00e9buts et fins de classe sont marqu\u00e9s par un roulement de tam tam.<\/p>\n<p>A l&#8217;heure de la r\u00e9cr\u00e9ation, nous sommes rassembl\u00e9s au pied du m\u00e2t de pavillon ; tandis que les couleurs montent, nous effectuons le salut olympique, le bras lev\u00e9, apr\u00e8s que la main ait frapp\u00e9 la poitrine, puis nous chantons un couplet de la Marseillaise (nous entrerons dans la carri\u00e8re&#8230;) et le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab Mar\u00e9chal, nous voil\u00e0 \u00bb.<\/p>\n<p>Lorsque nous nous rendons au stade, nous le faisons au pas cadenc\u00e9, en chantant. Les chants de marche nous sont enseign\u00e9s par notre professeur de musique, une vieille femme (au moins 50 ans !) qui va m\u00eame jusqu&#8217;\u00e0 en composer.<\/p>\n<p>J&#8217;ai encore en t\u00eate le final de l&#8217;un d\u2019eux :<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui dans la peine,<\/p>\n<p>La gloire pour demain,<\/p>\n<p>La France souveraine,<\/p>\n<p>Surgira par P\u00e9tain.<\/p>\n<p>Les journ\u00e9es me semblent une \u00e9ternit\u00e9 puisque je suis astreint, en plus des heures de classe, \u00e0 quatre heures d&#8217;\u00e9tude quotidienne, avec interdiction de lire autre chose que des ouvrages scolaires.<\/p>\n<p>Je finis par conna\u00eetre par coeur mes livres de lecture, d&#8217;histoire et de g\u00e9ographie ou les quelques vieux bouquins qui tra\u00eenent dans les casiers.<\/p>\n<p>Il y a dans ma classe des \u00e9l\u00e8ves indochinois qui travaillent tr\u00e8s bien, mais ont en moyenne cinq ans de plus que nous. Si j&#8217;admets qu&#8217;ils soient plus forts en calcul, je refuse de m&#8217;en laisser conter en Fran\u00e7ais ou en Histoire.<\/p>\n<p>Je me sens tr\u00e8s Fran\u00e7ais, contemplant avec nostalgie la couverture de mon livre de g\u00e9ographie, qui repr\u00e9sente une maison alsacienne dans la neige et, tr\u00e8s solidaire des petits Alsaciens-Lorrains \u00e9loign\u00e9s comme moi de la M\u00e8re Patrie.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;est que longtemps plus tard que je r\u00e9aliserai que certains vieux ouvrages du lyc\u00e9e \u00e9taient encore impr\u00e9gn\u00e9s de l&#8217;esprit de la Grande revanche.<\/p>\n<p>Les classes sont de temps en temps interrompues par des alertes a\u00e9riennes et nous nous rendons dans les tranch\u00e9es creus\u00e9es le long du stade.<\/p>\n<p>Une de ces alertes viendra d&#8217;ailleurs opportun\u00e9ment mettre un terme rapide au fastidieux et long discours de la c\u00e9r\u00e9monie de distribution des prix.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-613 size-full\" src=\"http:\/\/s856749478.onlinehome.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/image4.jpg\" alt=\"\" width=\"510\" height=\"774\" srcset=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/image4.jpg 510w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/image4-198x300.jpg 198w\" sizes=\"auto, (max-width: 510px) 100vw, 510px\" \/><\/p>\n<p>Les bombardiers am\u00e9ricains venant de Chine s&#8217;en prennent en g\u00e9n\u00e9ral aux installations japonaises, en particulier \u00e0 l&#8217;a\u00e9rodrome de GIA LAM, situ\u00e9 de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 du FLEUVE ROUGE.<\/p>\n<p>Ils sont escort\u00e9s par des chasseurs et pris \u00e0 partie par la chasse et la D.C.A japonaises.<\/p>\n<p>Le pont DOUMER, qui traverse le fleuve, est souvent attaqu\u00e9 par les Am\u00e9ricains qui ne parviendront jamais \u00e0 le d\u00e9truire. Il faut dire qu&#8217;il est \u00e2prement d\u00e9fendu car d&#8217;un int\u00e9r\u00eat vital.<\/p>\n<p>Notre vie quotidienne doit prendre en compte la sp\u00e9cificit\u00e9 li\u00e9e au pays et \u00e0 l&#8217;\u00e9tat de guerre.<\/p>\n<p>Il n&#8217;y a plus de liaisons avec la m\u00e9tropole et cela pose des probl\u00e8mes d&#8217;ordre affectif, mat\u00e9riel ou sanitaire.<\/p>\n<p>&#8211; D&#8217;ordre affectif, car on ne peut communiquer avec sa famille proche en m\u00e9tropole que par message radio cod\u00e9 ne mentionnant que des \u00e9v\u00e9nements familiaux (naissance, mariage, d\u00e9c\u00e8s) \u00e0 l&#8217;exclusion de toute autre information. Nombreux sont chez les militaires ceux qui ont laiss\u00e9 en France une \u00e9pouse ou une fianc\u00e9e.<\/p>\n<p>&#8211; D&#8217;ordre mat\u00e9riel, puisque certaines denr\u00e9es manquent cruellement.<\/p>\n<p>Le lait est r\u00e9serv\u00e9 aux nourrissons, les enfants sont sevr\u00e9s au bout de quelques mois et il n&#8217;y ni bl\u00e9 ni chocolat. En guise de petit d\u00e9jeuner, nous prenons du th\u00e9 et une tranche de boule de riz compress\u00e9 avec de la confiture de fruits locaux.<\/p>\n<p>D&#8217;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, nous souffrons du climat chaud et humide et avons peu d&#8217;app\u00e9tit. Les objets \u00ab made in France \u00bb se font de plus en plus rares et sont, quand cela est possible, remplac\u00e9s par des produits de fabrication locale ou des articles japonais, presque tous de mauvaise qualit\u00e9. On ne trouve par exemple plus de crayons de couleurs, \u00e0 l&#8217;exception des crayons bleu ou rouge.<\/p>\n<p>&#8211; D&#8217;ordre sanitaire, en raison des maladies coloniales, dysenterie, parasites, paludisme etc. qui viennent s&#8217;ajouter aux maladies habituelles.<\/p>\n<p>Les soins m\u00e9dicaux aux familles sont assur\u00e9s par les m\u00e9decins militaires et l&#8217;h\u00f4pital militaire de LANESSAN. Une sorte de chol\u00e9ra infantile frappe les tout jeunes enfants et les emporte en quelques heures.<\/p>\n<p>Les m\u00e9decins sont impuissants devant cette maladie dont ils ignorent la cause et qu&#8217;ils n&#8217;ont pas les moyens de soigner. Rares sont les familles qui n&#8217;ont pas \u00e9t\u00e9 confront\u00e9es \u00e0 ce drame.<\/p>\n<p>Nous habitons un pavillon avec un grand jardin dans la cit\u00e9 des cadres militaires. Nous disposons de personnel de maison.<\/p>\n<p>Le boy est charg\u00e9 du m\u00e9nage et du service \u00e0 table, le bep de la cuisine et du repassage. Il y a souvent en plus une Thi-a\u00ef pour s&#8217;occuper des jeunes enfants, ce qui sera notre cas quelques mois apr\u00e8s notre arriv\u00e9e \u00e0 HANOI, avec la naissance de notre petite soeur, en f\u00e9vrier 1943.<\/p>\n<p>On peut \u00e9galement avoir un coolie-pousse si l&#8217;on poss\u00e8de un pousse-pousse particulier. Les gens se re\u00e7oivent beaucoup et jouent au bridge chez eux ou au cercle des officiers qui, outre les salons et salles \u00e0 manger, dispose d&#8217;une grande piscine et d&#8217;une importante biblioth\u00e8que, avec une section pour les jeunes, que nous fr\u00e9quentons assid\u00fbment.<\/p>\n<p>Nous n&#8217;avons pas de radio mais allons assez souvent au cin\u00e9ma et voyons les actualit\u00e9s auxquelles je ne comprends pas grand chose. A la fin de chaque s\u00e9ance, toute la salle se l\u00e8ve, tandis que l&#8217;on projette un portrait du Mar\u00e9chal P\u00e9tain et que retentit la Marseillaise, suivie de l&#8217;hymne de l&#8217;Empereur d&#8217;Annam.<\/p>\n<p>Nos parents lisent le journal local, l&#8217;Opinion. L&#8217;Imprimerie d&#8217;extr\u00eame orient \u00e9dite sur un papier de couleur beige et de mauvaise qualit\u00e9 les oeuvres des \u00e9crivains locaux ou r\u00e9\u00e9dite des oeuvres fran\u00e7aises.<\/p>\n<p>C&#8217;est ainsi que nous pourrons d\u00e9couvrir et apprendre avec notre m\u00e8re les chansons du folklore fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Elle imprime \u00e9galement des timbres-poste \u00e0 travers lesquels nous apprenons les noms des grands hommes qui ont fait l&#8217;Indochine fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Presque personne n&#8217;a de gramophone, les disques sont rares et on ne trouve pas d&#8217;aiguille pour les passer. Outre la cath\u00e9drale, chaque quartier a sa paroisse avec des offices r\u00e9serv\u00e9s aux Indochinois qui peuvent y entendre pr\u00eacher dans leur langue.<\/p>\n<p>Il n&#8217;y a pratiquement plus d&#8217;essence et les v\u00e9hicules \u00e0 moteur ont \u00e9t\u00e9 transform\u00e9s pour fonctionner \u00e0 l&#8217;alcool ou au gazog\u00e8ne. Le moyen de transport le plus utilis\u00e9 est la bicyclette, mais on circule aussi beaucoup en pousse-pousse ou en cyclo-pousse. Un tramway relie le pittoresque quartier indochinois \u00e0 la partie fran\u00e7aise, mais nous ne l&#8217;empruntons jamais car il est toujours bond\u00e9 et pratiquement inaccessible, en raison des voyageurs agglutin\u00e9s en grappe sur les marchepieds.<\/p>\n<p>A notre arriv\u00e9e \u00e0 HANOI, notre p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 affect\u00e9 au 2\u00e8me bureau de l&#8217;\u00e9tat-major et de ce fait, est amen\u00e9 \u00e0 rencontrer des officiers ou des responsables japonais. Il est parfois confront\u00e9 \u00e0 de situations d\u00e9licates.<\/p>\n<p>Les Japonais par exemple ne comprennent pas pourquoi on ne retrouve que tr\u00e8s rarement \u00e0 bord des avions alli\u00e9s abattus les documents de bord, les cartes, l&#8217;armement ou les munitions. Tous ces objets sont en fait recueillis par des \u00e9quipes de recherche fran\u00e7aises et, de temps en temps, sur notre demande, il nous en montre quelques uns. C&#8217;est ainsi que nous pouvons un jour examiner une trousse de secours pharmaceutique, en parfait \u00e9tat, qu&#8217;il remettra quelques jours plus tard \u00e0 un de ses camarades, m\u00e9decin militaire.<\/p>\n<p>Nous menons une vie \u00e0 peu pr\u00e8s normale ; nous ne sommes pas vraiment concern\u00e9s par les alertes a\u00e9riennes et, dans la matin\u00e9e du vendredi 10 d\u00e9cembre 1943, la totalit\u00e9 du lyc\u00e9e, comme c&#8217;est la r\u00e8gle, rejoint les tranch\u00e9es au moment o\u00f9 retentissent les sir\u00e8nes.<\/p>\n<p>La ville, pour la premi\u00e8re fois, est soumise \u00e0 un violent bombardement a\u00e9rien qui provoque des d\u00e9g\u00e2ts consid\u00e9rables et de nombreuses victimes, malheureusement pas aux endroits pr\u00e9vus. Les installations militaires fran\u00e7aises sont fortement endommag\u00e9es ; des bombes incendiaires sont tomb\u00e9es sur le stade et \u00e0 proximit\u00e9 du lyc\u00e9e et de puissantes bombes l&#8217;ont manqu\u00e9 de peu. Les familles affol\u00e9es se pr\u00e9cipitent au lyc\u00e9e \u00e0 la fin de l&#8217;alerte pour prendre des nouvelles de leurs enfants. Il n&#8217;y a heureusement aucune victime.<\/p>\n<p>Les classes reprennent normalement le lendemain, mais un bombardement plus violent encore, le dimanche 12 d\u00e9cembre, secoue la ville ; de nombreuses bombes tombent \u00e0 nouveau \u00e0 proximit\u00e9 du lyc\u00e9e.<\/p>\n<p>Les autorit\u00e9s locales d\u00e9cident alors de fermer l&#8217;\u00e9tablissement et de le transf\u00e9rer au TAM DAO, une station climatique situ\u00e9e \u00e0 1200 m\u00e8tres d&#8217;altitude, sur une montagne qui domine HANOI. Il est en outre fortement recommand\u00e9 aux femmes et aux enfants, dont la pr\u00e9sence n&#8217;est pas indispensable, de quitter la ville.<\/p>\n<p>Un grand nombre de familles va donc s&#8217;installer l\u00e0-bas. Notre m\u00e8re pour sa part d\u00e9cide que nous resterons tous \u00e0 HANOI avec notre p\u00e8re et, se substituant aux professeurs, nous fait la classe \u00e0 la maison ; la grande affection que je lui porte est quelque peu troubl\u00e9e lorsque je la vois se transformer en une institutrice s\u00e9v\u00e8re et exigeante.<\/p>\n<p>Je tiens ici \u00e0 lui rendre hommage et \u00e0 souligner avec quel courage, quelle \u00e9nergie, elle s&#8217;est attach\u00e9e \u00e0 ce que les circonstances que nous vivions ne perturbent pas nos \u00e9tudes. Je tiens modestement \u00e0 dire que, de notre c\u00f4t\u00e9, nous ne l&#8217;avons pas d\u00e9\u00e7ue mon fr\u00e8re et moi. La vie est transform\u00e9e \u00e0 HANOI et le fait de ne plus retrouver mes camarades en classe me manque. Seul subsiste le cours de cat\u00e9chisme \u00e0 la paroisse Saint Antoine, mais j&#8217;en suis l&#8217;unique \u00e9l\u00e8ve.<\/p>\n<p>Quatre \u00e9v\u00e9nements, tr\u00e8s importants pour moi, marquent cette p\u00e9riode :<\/p>\n<p>En premier lieu un nouveau bombardement, en mars 1944, vient \u00e9prouver la ville ; nous sommes chez nous et n&#8217;avons pas le temps de rejoindre l&#8217;abri de l&#8217;\u00e9tat-major. Il y a heureusement une tranch\u00e9e dans notre jardin, que je connais bien car j&#8217;y passe de longues heures \u00e0 jouer \u00e0 la guerre.<\/p>\n<p>Nous nous y pr\u00e9cipitons en toute h\u00e2te et y retrouvons le personnel de maison. C&#8217;est la fin de l&#8217;hiver et la tranch\u00e9e s&#8217;est remplie d&#8217;eau ; j&#8217;en ai jusqu&#8217;\u00e0 la ceinture.<\/p>\n<p>Notre brave coolie-pousse, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, est terroris\u00e9. Il pleure toutes les larmes de son corps et fait un signe de croix \u00e0 chaque explosion.<\/p>\n<p>Lorsque les avions sont \u00e0 notre verticale, je lui explique que nous ne risquons plus rien, compte tenu de la trajectoire des bombes, mais le pauvre n&#8217;est pas en \u00e9tat de comprendre mes th\u00e9ories. A l&#8217;issue du bombardement, notre m\u00e8re, qui a suivi un stage de secouriste, passe son brassard \u00e0 croix rouge et rejoint l&#8217;h\u00f4pital \u00e0 bicyclette pour aider \u00e0 soigner les bless\u00e9s.<\/p>\n<p>Une autre fois, nous sommes r\u00e9veill\u00e9s mon fr\u00e8re et moi en pleine nuit ; le salon est allum\u00e9 et nous entendons parler nos parents.<\/p>\n<p>Nous nous levons pour voir ce qu&#8217;il se passe. Notre m\u00e8re, boulevers\u00e9e, tient dans ses bras notre petite s\u0153ur de quinze mois qui pr\u00e9sente tous les sympt\u00f4mes de ce fameux chol\u00e9ra infantile. Notre p\u00e8re s&#8217;est habill\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te et, sous une pluie torrentielle, part \u00e0 bicyclette chercher un m\u00e9decin capitaine, qui est \u00e9galement un ami.<\/p>\n<p>Il arrive rapidement et, examinant notre petite s\u0153ur tout en questionnant nos parents, ne peut que leur faire part de son impuissance. Il a lui m\u00eame perdu une petite fille du m\u00eame \u00e2ge et dans les m\u00eames circonstances.<\/p>\n<p>Mais, se ravisant tout \u00e0 coup, il ouvre sa sacoche et en extrait la trousse de secours am\u00e9ricaine que notre p\u00e8re lui a remise quelque temps plus t\u00f4t. Il en sort un tube de comprim\u00e9s blancs et, apr\u00e8s en avoir, aid\u00e9 de notre p\u00e8re, traduit la notice d&#8217;emploi, il administre, en d\u00e9sespoir de cause, ce m\u00e9dicament au b\u00e9b\u00e9 ; en quelques heures notre petite s\u0153ur rena\u00eet \u00e0 la vie. Nous venons de d\u00e9couvrir l&#8217;effet miraculeux des sulfamides.<\/p>\n<p>Lorsque je repense \u00e0 cet \u00e9pisode, je me dis que le sacrifice de cet \u00e9quipage de bombardier am\u00e9ricain tomb\u00e9 un jour sur le sol tonkinois n&#8217;a pas \u00e9t\u00e9 vain, puisqu&#8217;il a au moins permis de sauver la vie d&#8217;une petite Fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Le moment de ma premi\u00e8re communion approche et je suis toujours seul \u00e0 assister au cours de cat\u00e9chisme, dispens\u00e9 par une vieille dame un peu folle qui m&#8217;explique ce qu&#8217;est le diable en me parlant de Hitler qui en est la r\u00e9incarnation, car il adore le feu. Finalement le cur\u00e9 r\u00e9ussit \u00e0 recruter et \u00e0 former en acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 trois gar\u00e7ons et trois filles qui, le 7 mai 1944, partageront avec moi ce grand \u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n<p>Ce m\u00eame jour, en fin d&#8217;apr\u00e8s midi, nous empruntons pour nous rendre aux v\u00eapres, sous une pluie diluvienne, deux pousse-pousse. Je suis avec mon p\u00e8re dans le premier, ma m\u00e8re et mon fr\u00e8re nous suivent \u00e0 quelques m\u00e8tres derri\u00e8re. Une violente bourrasque d\u00e9racine un tr\u00e8s gros arbre qui vient s&#8217;abattre sur la chauss\u00e9e, entre les deux v\u00e9hicules.<\/p>\n<p>Un mois plus tard, notre p\u00e8re b\u00e9n\u00e9ficie de quelques jours de repos que nous devons passer \u00e0 CHAPA, une station climatique tr\u00e8s connue des Fran\u00e7ais du Tonkin. Nous nous y rendons par le train, de nuit, \u00e0 cause des bombardements.<\/p>\n<p>A VIETRI, nous empruntons un bac pour traverser la rivi\u00e8re puis, apr\u00e8s une journ\u00e9e d&#8217;attente dans un centre de repos de la L\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re, nous reprenons le soir le train \u00e0 destination de LAOKAY, une bourgade situ\u00e9e \u00e0 la fronti\u00e8re de Chine.<\/p>\n<p>Nous ne nous doutons pas que tous ces sites seront, quelques mois plus tard, le th\u00e9\u00e2tre de violents combats contre les Japonais auxquels participera notre p\u00e8re. Le pont qui enjambe le FLEUVE ROUGE et s\u00e9pare LAOKAY de la Chine a \u00e9t\u00e9 d\u00e9moli par les Am\u00e9ricains. Je contemple avec fiert\u00e9 et \u00e9motion le pays o\u00f9 je suis n\u00e9 neuf ans plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>CHAPA est une station de montagne situ\u00e9e \u00e0 1500 m\u00e8tres d&#8217;altitude, dont le climat rappelle celui de la France. Nous prenons pension \u00e0 la Villa Pennequin, un h\u00f4tel de vacances g\u00e9r\u00e9 par l&#8217;Arm\u00e9e. Le site est splendide et il n&#8217;y a pas de Japonais donc pas de risque de bombardement ; de la terrasse de l&#8217;h\u00f4tel on peut admirer le FAN SI PAN, point culminant de l&#8217;Indochine et, dans le lointain, les montagnes de Chine.<\/p>\n<p>Nous mangeons comme des ogres, nous promenons en montagne en famille et notre p\u00e8re ne peut s&#8217;emp\u00eacher de nous parler des Alpes, o\u00f9 il allait en vacances avec ses parents. Les estivants parlent tous de la France et cela me donne tr\u00e8s envie d&#8217;y retourner. Voil\u00e0 cinq ans d\u00e9j\u00e0 que nous avons quitt\u00e9 la M\u00e8re Patrie et cela repr\u00e9sente plus de la moiti\u00e9 de ma vie. Mais ce bonheur, ce calme et cette s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 ne seront que de courte dur\u00e9e.<\/p>\n<p>Quelque temps apr\u00e8s ces vacances, nous apprenons que notre p\u00e8re doit quitter ses fonctions \u00e0 l\u2019\u00e9tat-major pour prendre le commandement d&#8217;un groupe d&#8217;artillerie.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-614 size-full\" src=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/image5.gif\" alt=\"\" width=\"540\" height=\"704\" \/><\/p>\n<p>Deux propositions lui sont faites, se situant \u00e0 LANG SON ou \u00e0 TONG. Il est tr\u00e8s attir\u00e9 par LANG SON o\u00f9 il souhaite servir depuis de longues ann\u00e9es, mais le Camp militaire de TONG se trouve \u00e0 trois kilom\u00e8tres de la ville de SONTAY o\u00f9 fonctionne un lyc\u00e9e ; il opte donc pour cette affectation.<\/p>\n<p>Son destin se joue ce jour l\u00e0, car, quelques mois plus tard, le commandant du groupe d&#8217;artillerie de LANG SON sera, comme la quasi totalit\u00e9 des officiers de cette garnison, tu\u00e9 au cours des combats du 9 mars 1945 contre les japonais. Nous sommes \u00e0 la fin du mois d&#8217;ao\u00fbt ; je m&#8217;en souviens car j&#8217;entends un jour mon p\u00e8re rentrant d\u00e9jeuner dire \u00e0 ma m\u00e8re : \u00ab Paris a \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>La rentr\u00e9e scolaire a lieu le 15 septembre, mais, mon p\u00e8re ne devant rejoindre son affectation que d\u00e9but octobre, mon fr\u00e8re qui entre en quatri\u00e8me au lyc\u00e9e de SON TAY, est accueilli, en attendant notre arriv\u00e9e, par le Capitaine VAN VEYENBERG et son \u00e9pouse. Ce capitaine, d&#8217;origine hollandaise, est un polytechnicien qui appartient \u00e0 la L\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re. Il est professeur de math\u00e9matiques \u00e0 l&#8217;Ecole militaire de TONG.<\/p>\n<p>TONG est une garnison importante d&#8217;environ 6000 hommes, 1200 europ\u00e9ens (dont 700 l\u00e9gionnaires) et 4800 Indochinois. Cela correspond \u00e0 une brigade pour l&#8217;Arm\u00e9e de terre et \u00e0 une base a\u00e9rienne pour l&#8217;Aviation militaire. Nous nous y installons d\u00e9but octobre. Mon p\u00e8re prend le commandement du 3\u00e8me groupe du 4\u00e8me R\u00e9giment d&#8217;artillerie coloniale.<\/p>\n<p>Cette garnison est aussi tr\u00e8s connue \u00e0 l&#8217;\u00e9poque, en Indochine, pour son \u00e9cole de formation d&#8217;officiers, l&#8217;Ecole de TONG. Le 5 mai 1979, une plaque comm\u00e9morative a \u00e9t\u00e9 appos\u00e9e \u00e0 l&#8217;Ecole de Saint-Cyr COETQUIDAN pour en perp\u00e9tuer le souvenir.<\/p>\n<p>Voici un extrait de ce qu&#8217;\u00e9crivait \u00e0 ce sujet Pierre Darcourt dans un article du Figaro paru ce jour l\u00e0 :<\/p>\n<p>\u00ab Cr\u00e9\u00e9e au Tonkin \u00e0 l&#8217;automne de 1942, alors que l&#8217;Indochine \u00e9tait totalement coup\u00e9e de la France, l&#8217;Ecole d&#8217;infanterie et d&#8217;artillerie de TONG avait pour but de former sur place des cadres d&#8217;un niveau correspondant aux \u00e9coles de m\u00e9tropole, constitu\u00e9e pour assurer non seulement l&#8217;encadrement des officiers d&#8217;active, mais aussi pour ne pas priver les jeunes gens, militaires ou civils, de faire une carri\u00e8re dans l&#8217;arm\u00e9e.<\/p>\n<p>L&#8217;installation de cette \u00e9cole au camp militaire de TONG (\u00e0 40 Kilom\u00e8tres de HANOI), o\u00f9 \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 cantonn\u00e9es des troupes de toutes armes, terre et air, offrait, en outre l&#8217;avantage de terrains de man\u0153uvre pratiquement illimit\u00e9s.<\/p>\n<p>Cinq promotions sont sorties de l&#8217;E.M.I.A. de TONG, totalisant cent neuf officiers.<\/p>\n<p>Tous furent nomm\u00e9s sous-lieutenant et r\u00e9partis dans les unit\u00e9s combattantes au moment du coup de force japonais du 9 mars 1945.<\/p>\n<p>Sur ces cent neuf officiers, vingt-cinq furent tu\u00e9s au combat. Ces jeunes cadres ont combattu avec courage, mais sans espoir, car ils ont su tr\u00e8s t\u00f4t que personne ne viendrait les aider dans une lutte in\u00e9gale, men\u00e9e uniquement pour l&#8217;honneur de nos armes \u00bb.<\/p>\n<p>J&#8217;ajouterai, tout comme l&#8217;auteur, que ces jeunes officiers ont particip\u00e9 \u00ab \u00e0 des faits d&#8217;armes dignes des plus grands moments de notre histoire \u00bb.<\/p>\n<p>Pour ma part, j&#8217;entre avec quelques jours de retard en 7\u00e8me (CM2) \u00e0 l&#8217;\u00e9cole primaire. Je suis heureux d&#8217;\u00eatre \u00e0 nouveau scolaris\u00e9.<\/p>\n<p>Nous menons \u00e0 ce moment l\u00e0, \u00e0 TONG, une vie de garnison proche de celle du temps de paix. Il n&#8217;y a pas de Japonais, donc ni alerte ni bombardement. Le camp est install\u00e9 au pied du MONT BAVI qui culmine \u00e0 1200 m\u00e8tres.<\/p>\n<p>Dans la montagne, une ferme laiterie, o\u00f9 nous avons un jour l&#8217;occasion de nous rendre, est tenue par un couple de Fran\u00e7ais. Je suis \u00e9merveill\u00e9 car je n&#8217;ai jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent vu de ferme que dans mes livres d&#8217;images. Mais le point fort de cette visite est pour moi la d\u00e9gustation d&#8217;un petit suisse. Cela fait quatre ans que je n&#8217;ai pas consomm\u00e9 de laitage et j&#8217;en ai oubli\u00e9 le go\u00fbt.<\/p>\n<p>Nous logeons dans un agr\u00e9able pavillon, \u00e0 proximit\u00e9 du mess des officiers. Comme il est d&#8217;usage outre-mer, les officiers se re\u00e7oivent souvent les uns les autres et, comme la France est maintenant lib\u00e9r\u00e9e, les consignes relatives \u00e0 l&#8217;interdiction des manifestations dansantes sont assez souvent transgress\u00e9es. Une petite formation musicale de la L\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re anime des soir\u00e9es priv\u00e9es et le Commandant d&#8217;armes et son \u00e9pouse s&#8217;\u00e9clipsent discr\u00e8tement lorsque les invit\u00e9s commencent \u00e0 danser.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du mois de d\u00e9cembre, nous sommes invit\u00e9s \u00e0 la f\u00eate de l&#8217;\u00e9cole militaire de TONG et j&#8217;assiste, pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 la reconstitution de la bataille d&#8217;Austerlitz. Je r\u00eave d&#8217;imiter, quand j&#8217;aurai leur \u00e2ge, ces jeunes et brillants aspirants ; je reconnais parmi eux l&#8217;aspirant CLEMENT qui \u00e9tait surveillant de dortoir au lyc\u00e9e d&#8217;HANOI, \u00e0 qui j&#8217;\u00e9tais redevable de quelques heures de colle et qui tombera vaillamment quelques mois plus tard sous les balles japonaises. Pour ma part, je r\u00e9aliserai mon r\u00eave quelques ann\u00e9es apr\u00e8s \u00e0 Saint-Cyr o\u00f9 je servirai, le 2 d\u00e9cembre, sous les ordres de Koutousof en premi\u00e8re ann\u00e9e et dans la Garde imp\u00e9riale en seconde ann\u00e9e.<\/p>\n<p>La vie se d\u00e9roule agr\u00e9ablement \u00e0 TONG ; nous f\u00eatons No\u00ebl en famille et, le 31 d\u00e9cembre, nos parents se rendent \u00e0 une soir\u00e9e costum\u00e9e chez la fille a\u00een\u00e9e du commandant d&#8217;armes, \u00e9pouse d&#8217;un lieutenant de la L\u00e9gion \u00e9trang\u00e8re. Presque tous les officiers de la garnison et leurs femmes sont l\u00e0, l&#8217;ambiance est joyeuse et les invit\u00e9s, comme mes parents, rentrent chez eux fort tard. Quelques heures apr\u00e8s, la fanfare du 3\u00e8me Groupe d&#8217;artillerie vient chez nous souhaiter une bonne ann\u00e9e \u00e0 son chef ; de m\u00eame la musique du 1er Bataillon de L\u00e9gion vient donner l&#8217;aubade au sien, le Capitaine GAUCHER, notre voisin, qui sera tu\u00e9 quelques ann\u00e9es plus tard \u00e0 DIEN BIEN PHU et donnera son nom \u00e0 une promotion de Saint-Cyr.<\/p>\n<p>Nous sommes, en ce d\u00e9but d&#8217;ann\u00e9e 1945, \u00e0 l&#8217;aube de mes dix ans, que je f\u00eaterai joyeusement le 11f\u00e9vrier, entour\u00e9 de nombreux amis.<\/p>\n<p>Vers la fin de ce mois, des \u00e9v\u00e9nements curieux se produisent. Des convois militaires japonais traversent le camp militaire de TONG \u00e0 plusieurs reprises et s&#8217;arr\u00eatent assez longtemps, en plein centre, toujours devant une caserne ou un quartier militaire. J&#8217;ai remarqu\u00e9 ce man\u00e8ge lors de reconnaissances \u00e0 bicyclette et j&#8217;en parle \u00e0 mon p\u00e8re, qui a d\u00e9couvert leur stratag\u00e8me immuable :<\/p>\n<p>le v\u00e9hicule de t\u00eate tombe en panne ; le conducteur descend, soul\u00e8ve le capot du moteur et tente, sans succ\u00e8s, de le remettre en route. Au bout d&#8217;un certain temps, l&#8217;officier chef de convoi, nanti de son sabre et bard\u00e9 de sacoches, impatient et furieux, descend de son v\u00e9hicule pour s&#8217;enqu\u00e9rir de la situation et, ce faisant, perd une minuscule pi\u00e8ce de son harnachement. Aussit\u00f4t, des soldats sautent des camions et, \u00e0 quatre pattes par terre, tentent de la retrouver. Pendant ce temps, dans les cabines des camions arr\u00eat\u00e9s, les officiers de renseignement observent et prennent des notes, voire des photographies.<\/p>\n<p>Bizarre ! D&#8217;habitude, on ne voit jamais de Japonais \u00e0 TONG.<\/p>\n<p>Dans la nuit du 8 au 9 mars 1945, les troupes en man\u0153uvres ont quitt\u00e9 la garnison et nous ne sommes pas surpris, car cela fait partie de la vie courante. Nous allons en classe normalement et nous retrouvons notre p\u00e8re pour le d\u00e9jeuner. Les troupes ont en effet regagn\u00e9 la garnison \u00e0 la h\u00e2te, en raison de mouvements et de manoeuvres inhabituelles des troupes japonaises.<\/p>\n<p>L&#8217;apr\u00e8s-midi, \u00e0 l&#8217;\u00e9cole, les commentaires sur les Japonais vont bon train. Rentr\u00e9 \u00e0 la maison, comme d&#8217;habitude, je fais mes devoirs, j&#8217;apprends mes le\u00e7ons, puis je vais rejoindre les enfants du quartier qui se sont regroup\u00e9s autour du portique \u00e0 balan\u00e7oires situ\u00e9 devant notre portail. A quelques m\u00e8tres de l\u00e0, au cercle des officiers, le G\u00e9n\u00e9ral ALESSANDRI, Commandant la brigade \u00e0 laquelle appartiennent les \u00e9l\u00e9ments de TONG, a rassembl\u00e9 un certain nombre d&#8217;officiers et leurs \u00e9pouses autour d&#8217;un ap\u00e9ritif, pour leur donner ses instructions en cas d&#8217;attaque de la garnison par les forces japonaises.<\/p>\n<p>Nos parents sont de retour vers 19 heures et nous d\u00eenons rapidement, car notre p\u00e8re doit retourner au quartier, les troupes \u00e9tant consign\u00e9es. Il nous explique avant de repartir que TONG est d\u00e9clar\u00e9e \u00ab Ville ouverte \u00bb, ce qui signifie qu&#8217;en cas d&#8217;attaque japonaise, les militaires quitteront la garnison, \u00e0 l&#8217;exception du Lieutenant-colonel MARCELLIN, le Commandant d&#8217;armes et de quelques autres militaires, officiers et sous-officiers, dont la mission sera de remettre les installations militaires aux Japonais. Il nous promet qu&#8217;il ne quittera pas la garnison sans venir nous dire au revoir et part rejoindre son quartier.<\/p>\n<p>Nous nous couchons mon fr\u00e8re et moi sans grande conviction, tandis que notre m\u00e8re pr\u00e9pare deux petites valises, dans lesquelles elle dispose les quelques objets indispensables dont toute maman conna\u00eet d&#8217;instinct l&#8217;inventaire.<\/p>\n<p>Elle les a choisies petites, de fa\u00e7on que mon fr\u00e8re ou moi puissions les porter sans difficult\u00e9, ou qu&#8217;elle-m\u00eame puisse en porter une, avec notre petite soeur sur l&#8217;autre bras.<\/p>\n<p>Vers 21H 30, nous entendons un bruit de moteur, celui d&#8217;une voiture qui se rapproche de la maison puis des bruits de pas sur les graviers du jardin. C&#8217;est papa ! Nous nous pr\u00e9cipitons dans la chambre des parents o\u00f9 nous retrouvons notre p\u00e8re qui a mont\u00e9 l&#8217;escalier \u00e0 grande vitesse. Il nous dit : \u00abLes Japonais sont \u00e0 trois kilom\u00e8tres d&#8217;ici et commencent \u00e0 encercler la garnison ; HANOI a \u00e9t\u00e9 attaqu\u00e9e et le t\u00e9l\u00e9phone a \u00e9t\u00e9 coup\u00e9.<\/p>\n<p>Partez imm\u00e9diatement vous r\u00e9fugier \u00e0 l&#8217;infirmerie. \u00bb Il sort son portefeuille, remet \u00e0 notre m\u00e8re, en compl\u00e9ment de ce qu&#8217;elle a d\u00e9j\u00e0, la quasi totalit\u00e9 de son contenu, puis il nous serre rapidement dans ses bras et, apr\u00e8s nous avoir adress\u00e9 quelques paroles r\u00e9confortantes, regagne sa voiture, sans tourner la t\u00eate.<\/p>\n<p>Il est environ 22 heures. Le coup de force Japonais du 9 mars 1945 vient pour nous de commencer.<\/p>\n<p>Sit\u00f4t notre p\u00e8re parti, nous nous habillons promptement mon fr\u00e8re et moi, tandis que notre m\u00e8re s&#8217;occupe de notre petite s\u0153ur.<\/p>\n<p>Je contemple mon bureau o\u00f9 sont rassembl\u00e9es mes affaires pour le lendemain et, r\u00e9alisant qu&#8217;il n&#8217;y aura pas classe, je regrette am\u00e8rement d&#8217;avoir fait mon travail scolaire. Du coup, j&#8217;en oublie mon stylo, cadeau de premi\u00e8re communion auquel je tiens particuli\u00e8rement. Mon fr\u00e8re, lui, n&#8217;a pas oubli\u00e9 le sien ; il remplit ses poches de nombreux objets, dont un lance-pierres, pour prot\u00e9ger la famille et, au moment de partir, me glisse mon chapelet dans une poche.<\/p>\n<p>L&#8217;ordonnance est venu nous rejoindre ; il n&#8217;est pas rassur\u00e9 du tout. Notre m\u00e8re lui confie les valises et il nous suit, tandis que nous empruntons, dans la nuit noire, le petit chemin de terre qui permet de rejoindre l&#8217;infirmerie.<\/p>\n<p>Nous passons devant la villa du Commandant d&#8217;armes, tout \u00e9clair\u00e9e, o\u00f9 de nombreuses familles d&#8217;officiers de la L\u00e9gion sont venues se r\u00e9fugier. Sa fille a\u00een\u00e9e que nous rencontrons quelques m\u00e8tres plus loin nous invite \u00e0 l&#8217;accompagner chez ses parents, mais nous d\u00e9clinons son offre et suivons la consigne paternelle qui est de nous rendre \u00e0 l&#8217;infirmerie.<\/p>\n<p>Quelques instants plus tard, nous parvenons au tron\u00e7on de route qui permet de rejoindre l&#8217;embranchement HANOI-SONTAY. Notre m\u00e8re donne cong\u00e9 \u00e0 l&#8217;ordonnance en lui recommandant de bien garder la maison.<\/p>\n<p>Nous avons quelques difficult\u00e9s \u00e0 traverser cette route sur laquelle circulent soldats, chevaux, v\u00e9hicules et il nous faut encore un certain temps pour parvenir \u00e0 l&#8217;infirmerie de garnison.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-615 size-full\" src=\"http:\/\/s856749478.onlinehome.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/image6.jpg\" alt=\"\" width=\"550\" height=\"399\" srcset=\"https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/image6.jpg 550w, https:\/\/anapi.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/image6-300x218.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 550px) 100vw, 550px\" \/><\/p>\n<p>Un infirmier militaire, rest\u00e9 sur place, nous y accueille. Quelques familles sont d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9es, d&#8217;autres le feront bient\u00f4t jusqu&#8217;\u00e0 ce que nous parvenions \u00e0 un total d&#8217;une quarantaine de personnes ; nous nous installons dans la salle d&#8217;attente.<\/p>\n<p>Tout le monde bien s\u00fbr s&#8217;interroge sur notre sort futur, tandis que sur la route en contrebas, les<\/p>\n<p>militaires de la garnison poursuivent leur repli.<\/p>\n<p>Vers minuit, l&#8217;infirmier propose d&#8217;aller coucher les enfants les plus grands dans les chambres de malades inoccup\u00e9es, ce que tout le monde accepte bien volontiers.<\/p>\n<p>A 4 heures, une violente explosion r\u00e9veille en sursaut les enfants qui, terroris\u00e9s, redescendent vers la salle d&#8217;attente. Il en manque deux et notre m\u00e8re, inqui\u00e8te de ne pas voir ses fils le signale \u00e0 l&#8217;infirmier qui remonte \u00e0 l&#8217;\u00e9tage et les retrouve profond\u00e9ment endormis. Mon fr\u00e8re et moi rejoignons le groupe en salle d&#8217;attente.<\/p>\n<p>L&#8217;infirmier pense que l&#8217;on a fait sauter la poudri\u00e8re. Nous attendons l&#8217;attaque japonaise, tandis que les derniers \u00e9l\u00e9ments de ce que l&#8217;on appellera plus tard la colonne ALESSANDRI quittent la garnison.<\/p>\n<p>Tout \u00e0 coup, retentissent des explosions d&#8217;obus de plus en plus nourries, dont le bruit infernal se rapproche de nous. L&#8217;infirmier nous emm\u00e8ne rejoindre les tranch\u00e9es qui se trouvent l\u00e9g\u00e8rement en arri\u00e8re des deux b\u00e2timents de l&#8217;infirmerie.<\/p>\n<p>L&#8217;attente est de courte dur\u00e9e. Des cr\u00e9pitements de mitrailleuses, de nombreux coups de fusil se font entendre, de plus en plus pr\u00e8s. C&#8217;est alors qu&#8217;un groupe de tirailleurs tonkinois compl\u00e8tement paniqu\u00e9s, sans arme ou le fusil en bandouli\u00e8re, poursuivis par une vague hurlante de fantassins japonais d\u00e9bouche entre les deux b\u00e2timents.<\/p>\n<p>Les plus rapides s&#8217;enfuient \u00e0 toutes jambes vers le petit bois qui nous fait face, tandis que leurs poursuivants, hurlant toujours, s&#8217;arr\u00eatent, \u00e9paulent et leur tirent dessus. Certains tirailleurs sautent dans les tranch\u00e9es o\u00f9 nous nous trouvons.<\/p>\n<p>L&#8217;un d&#8217;eux, qui vient brusquement de faire demi-tour, tombe entre l&#8217;infirmier et moi, tremblant de peur. Un Japonais se retourne et le met imm\u00e9diatement en joue. L&#8217;infirmier, habill\u00e9 de sa tenue de service bleue, l\u00e8ve aussit\u00f4t les deux bras.<\/p>\n<p>Le tirailleur terroris\u00e9 continue de trembler de tous ses membres ; le canon du fusil japonais est \u00e0 proximit\u00e9 de sa t\u00eate et le coup pr\u00eat \u00e0 partir. L&#8217;infirmier lui attrape le bras gauche, le l\u00e8ve et, d&#8217;un signe de t\u00eate, m&#8217;indique d&#8217;en faire autant avec son bras droit.<\/p>\n<p>Mais l&#8217;int\u00e9ress\u00e9 a vite compris le geste salvateur et le Japonais, constatant qu&#8217;il n&#8217;est pas arm\u00e9, le laisse et part \u00e0 la poursuite des fuyards. Entre temps, d&#8217;autres soldats sont arriv\u00e9s, poussant eux aussi leur cris guerriers.<\/p>\n<p>Ils sont assez excit\u00e9s et, s&#8217;attendant \u00e0 une forte r\u00e9sistance, tr\u00e8s d\u00e9sempar\u00e9s de se retrouver devant un groupe de femmes et d&#8217;enfants. Assez vivement, ils nous font sortir des tranch\u00e9es et nous emm\u00e8nent sur un petit chemin situ\u00e9 en contrebas.<\/p>\n<p>Ils nous alignent le long du foss\u00e9 qui le borde, tandis qu&#8217;ils s&#8217;installent sur le talus situ\u00e9 de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9. Ils nous font face et sont tr\u00e8s agit\u00e9s. Ils aiguisent rageusement leurs ba\u00efonnettes dans le sol, puis nous mettent en joue.<\/p>\n<p>Quelques instants apr\u00e8s, une pi\u00e8ce mitrailleuse se met en batterie face \u00e0 nous ; le chargeur engage une bande, tandis que le chef de pi\u00e8ce r\u00e8gle son arme sur notre groupe. Vont-ils d\u00e9clencher le feu ? Le sous-officier chef de pi\u00e8ce semble h\u00e9siter et, se dressant, regarde vers la droite, dans la direction du chemin.<\/p>\n<p>Quelques instants apr\u00e8s appara\u00eet, sur notre gauche, la silhouette d&#8217;un militaire gravissant la c\u00f4te qui se dirige vers nous. Au moment o\u00f9 il nous aper\u00e7oit, il hurle ses ordres \u00e0 la troupe. La pi\u00e8ce mitrailleuse se replie imm\u00e9diatement et les soldats quittent leur emplacement. L&#8217;homme se rapproche de nous.<\/p>\n<p>C&#8217;est un capitaine japonais. Parvenu \u00e0 notre hauteur, il s&#8217;adresse \u00e0 nous en Anglais, demandant si quelqu&#8217;un parmi nous parle Anglais. Notre m\u00e8re s&#8217;avance d&#8217;un pas et lui r\u00e9pond. Il faut, au passage, souligner son extraordinaire sang froid ; quelques secondes auparavant, comme elle me le confiera plus tard, elle pensait : \u00ab Mon Dieu, s&#8217;ils doivent nous tuer, qu&#8217;ils nous tuent tous les quatre. \u00bb A pr\u00e9sent, elle \u00e9coute, dans une langue qui n&#8217;est la sienne, cet officier qui s&#8217;adresse \u00e0 elle et, se tournant vers notre groupe, traduit ses paroles : \u00ab Il nous dit de ne plus avoir peur, que c&#8217;est lui qui va s&#8217;occuper de nous maintenant et qu&#8217;il va nous ramener en bas rejoindre les autres personnes \u00bb. Notre m\u00e8re lui demande si nous pouvons r\u00e9cup\u00e9rer nos affaires dans le b\u00e2timent de l&#8217;infirmerie et il est d&#8217;accord.<\/p>\n<p>Nous descendons derri\u00e8re lui le chemin qui dessert l&#8217;infirmerie et nous rejoignons la route de<\/p>\n<p>SON TAY, \u00e0 hauteur d&#8217;un b\u00e2timent de la caserne des l\u00e9gionnaires. De tr\u00e8s nombreuses personnes ont \u00e9t\u00e9 amen\u00e9es l\u00e0 par les Japonais qui les ont fait asseoir par terre sur la route.<\/p>\n<p>L&#8217;officier qui nous a accompagn\u00e9s nous fait asseoir au milieu d&#8217;eux et nous quitte. Il y a un grand nombre de femmes et d&#8217;enfants que je ne connais pas, mais qui sont probablement les familles des nombreux civils pr\u00e9sents.<\/p>\n<p>Il y a \u00e9galement quelques militaires captur\u00e9s par les Japonais. Je reconnais l&#8217;un d&#8217;eux, un chauffeur de camion, et m&#8217;assieds \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui. Il tient dans sa main droite son bras gauche ensanglant\u00e9. \u00ab Fais gaffe petit \u00bb me dit-il, ils ont la ba\u00efonnette facile ! Un pas de c\u00f4t\u00e9 en trop et tu y as droit. Regarde ! \u00bb Et il me montre d&#8217;autres de ses camarades qui ont \u00e9t\u00e9 bless\u00e9s de la m\u00eame fa\u00e7on \u00e0 la jambe ou au bras. Je suis tr\u00e8s impressionn\u00e9.<\/p>\n<p>Au bout de quelque temps, nous sommes rejoints par Madame MARCELLIN, accompagn\u00e9e des femmes et des enfants qui s&#8217;\u00e9taient r\u00e9fugi\u00e9s chez elle, escort\u00e9s par des Japonais. Ils nous apprennent que nos maisons ont \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement pill\u00e9es et qu&#8217;ils ont vu des hordes de pillards passer devant eux avec nos affaires.<\/p>\n<p>Madame MARCELLIN s&#8217;adresse alors \u00e0 un officier japonais qui lui demande d&#8217;attendre et va chercher un interpr\u00e8te. Elle exprime son souhait de parler au commandant des troupes qui arrive quelque temps apr\u00e8s.<\/p>\n<p>Elle lui demande s&#8217;il a vu son mari qui est charg\u00e9 de lui rendre la Place de TONG et, comme celui-ci lui r\u00e9pond par la n\u00e9gative, elle lui indique o\u00f9 se trouve son bureau. L&#8217;officier repart.<\/p>\n<p>Les Japonais nous font lever puis font sortir des rangs tous les militaires et les emm\u00e8nent. C&#8217;est le tour des hommes civils. Ils passent parmi nous et d\u00e9signent ceux qui doivent partir. L&#8217;un d&#8217;eux saisit par le bras un gar\u00e7on d&#8217;environ 16 ans, de grande taille, qui est aupr\u00e8s de sa m\u00e8re. Celle-ci pousse un hurlement et s&#8217;interpose entre son fils et le soldat qu&#8217;elle menace de griffer au visage. Le Japonais interloqu\u00e9 recule et lui laisse son fils.<\/p>\n<p>Les hommes sont emmen\u00e9s \u00e0 leur tour et suivis peu apr\u00e8s par les familles civiles. Seules restent regroup\u00e9es sur place les familles de militaires.<\/p>\n<p>C&#8217;est \u00e0 notre tour de partir. Nous remontons la rue, passons devant le quartier de notre p\u00e8re, dans lequel circulent de nombreux Japonais, puis nous longeons la cour du bureau de garnison o\u00f9 gisent quelques cadavres de militaires fran\u00e7ais et o\u00f9 un sous-officier d&#8217;origine antillaise est attach\u00e9 \u00e0 un arbre.<\/p>\n<p>Nous parvenons \u00e0 l&#8217;entr\u00e9e de la caserne de la L\u00e9gion o\u00f9 l&#8217;on nous fait attendre. C&#8217;est alors que je vois un capitaine d&#8217;aviation, entour\u00e9 par des Japonais en armes, p\u00e9n\u00e9trer dans le Bureau de la place.<\/p>\n<p>Quelque temps apr\u00e8s, le commandant des troupes japonais revient vers nous ; il est furieux. Il n&#8217;a pas trouv\u00e9 le Colonel MARCELLIN.<\/p>\n<p>Il est environ 8 heures du matin lorsque nous franchissons la porte de la caserne et sommes dirig\u00e9s vers les locaux disciplinaires qui se trouvent \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, sur la gauche. A l&#8217;oppos\u00e9 du b\u00e2timent, il y a une petite cellule d&#8217;isolement pr\u00e9vue pour un ou deux hommes.<\/p>\n<p>On nous y enferme tous \u00e0 titre de repr\u00e9sailles, car les Japonais estiment que nous nous sommes moqu\u00e9s d&#8217;eux en leur indiquant la pr\u00e9sence, dans son bureau, du Commandant d&#8217;armes introuvable.<\/p>\n<p>Nous sommes ainsi 84 femmes et enfants, enferm\u00e9s, tass\u00e9s les uns contre les autres et tellement serr\u00e9s que les gardes ne parviennent pas \u00e0 fermer la lourde porte m\u00e9tallique. Heureusement, car nous serions promis \u00e0 une asphyxie certaine. Deux fillettes ont la rougeole et les jeunes m\u00e8res, relay\u00e9es ou aid\u00e9es par d&#8217;autres femmes, portent les b\u00e9b\u00e9s le plus haut possible pour leur permettre de respirer.<\/p>\n<p>Alors commence une longue et angoissante attente. Comme on pouvait s&#8217;en douter, au bout de deux heures environ, de jeunes enfants manifestent un besoin pressant.<\/p>\n<p>On demande aux ge\u00f4liers si l&#8217;on peut les laisser sortir quelques instants ; ceux-ci se concertent et acceptent finalement, moyennant la remise d&#8217;une montre. D\u00e8s lors, toute personne qui souhaite sortir est tax\u00e9e d&#8217;une montre.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t, fatigu\u00e9s de tenir cette comptabilit\u00e9, les Japonais exigent la remise de la totalit\u00e9 des montres, en \u00e9change de quelques minutes \u00e0 l&#8217;ext\u00e9rieur et \u00e0 tour de r\u00f4le. Je suis \u00e0 ce moment l\u00e0 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;une amie de mon \u00e2ge. Elle porte une montre que son p\u00e8re lui a donn\u00e9e et \u00e0 laquelle elle tient par-dessus tout.<\/p>\n<p>Je lui dis : \u00ab cache-la \u00bb, ce qu&#8217;elle s&#8217;appr\u00eate \u00e0 faire, lorsque sa m\u00e8re s&#8217;en aper\u00e7oit et l&#8217;oblige \u00e0 la donner, par solidarit\u00e9, mais aussi par crainte d&#8217;une fouille \u00e0 la sortie.<\/p>\n<p>Il fait de plus en plus chaud, mais tout le monde tient le coup. Vers 15 heures, on demande \u00e0 Madame MARCELLIN de venir, car on a, semble-t-il, retrouv\u00e9 son mari. Ses deux filles l&#8217;accompagnent, l&#8217;a\u00een\u00e9e laissant ses deux jeunes enfants \u00e0 notre garde. Vers 16 heures, on nous fait sortir et nous apprenons que le Commandant d&#8217;armes a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 dans son bureau, le corps cribl\u00e9 de balles et de coups de ba\u00efonnette.<\/p>\n<p>Les Japonais, guid\u00e9s par le capitaine d&#8217;aviation qui ne connaissait pas les lieux, l&#8217;ont vainement cherch\u00e9 au rez-de-chauss\u00e9e, alors que son bureau se trouvait \u00e0 l&#8217;\u00e9tage.<\/p>\n<p>Les Japonais nous conduisent alors vers l&#8217;un des deux grands b\u00e2timents de la caserne, celui qui se situe \u00e0 droite de la porte d&#8217;entr\u00e9e.<\/p>\n<p>Au rez-de-chauss\u00e9e se trouvent quelques bureaux ou locaux de service et la biblioth\u00e8que du corps, dont les dimensions correspondent \u00e0 celles de deux chambres de 20 hommes.<\/p>\n<p>La superficie en est r\u00e9duite, en raison de la disposition \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie des armoires \u00e0 livres et la pr\u00e9sence dans la pi\u00e8ce de si\u00e8ges et de tables de lecture. Les Japonais nous affectent cette salle pour nous y installer.<\/p>\n<p>Nous montons \u00e0 l&#8217;\u00e9tage sup\u00e9rieur, o\u00f9 se trouvent les chambres des l\u00e9gionnaires, et une cha\u00eene s&#8217;organise pour en descendre les matelas et les couvertures qui nous permettront de passer la nuit.<\/p>\n<p>Au m\u00eame moment arrive un groupe de 91 femmes et enfants, provenant de la cit\u00e9 des sous-officiers. Les Japonais leur assignent deux chambres de troupe \u00e0 l&#8217;\u00e9tage pour s&#8217;y installer.<\/p>\n<p>Nous sommes maintenant 175 femmes et enfants d\u00e9tenus dans cette caserne. Le b\u00e2timent d&#8217;en face est en partie r\u00e9serv\u00e9 aux prisonniers militaires, regroup\u00e9s \u00e0 l&#8217;\u00e9tage sup\u00e9rieur. Ils sont peu nombreux, mais on en voit arriver de nouveaux, captur\u00e9s apr\u00e8s de durs combats, malgr\u00e9 leur inf\u00e9riorit\u00e9 en nombre et en \u00e9quipement.<\/p>\n<p>Nous nous organisons pour passer la nuit et disposons nos matelas les uns contre les autres, en nous regroupant par famille. La grande porte vitr\u00e9e est ferm\u00e9e et on d\u00e9cide que les gar\u00e7ons les plus grands dormiront sur les matelas dispos\u00e9s \u00e0 l&#8217;entr\u00e9e, contre la porte. Nous sommes mon fr\u00e8re et moi au nombre de ceux-l\u00e0.<\/p>\n<p>Vers 23 heures, Madame MARCELLIN et ses filles reviennent. Le Colonel vient de mourir et nous apprenons en m\u00eame temps qu&#8217;\u00e0 l&#8217;Ecole militaire de TONG, le capitaine VAN VEYENBERG et l&#8217;adjudant-chef DRIESCH ont \u00e9t\u00e9 sauvagement ex\u00e9cut\u00e9s. A quelques exceptions pr\u00e8s, les militaires qui n&#8217;avaient pas quitt\u00e9 la garnison ont subi le m\u00eame sort.<\/p>\n<p>Madame MARCELLIN, ses filles et ses petites filles s&#8217;installent sur les matelas r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 leur intention. Blotties l&#8217;une contre l&#8217;autre, elles sanglotent. Les lumi\u00e8res s&#8217;\u00e9teignent, tout le monde pleure ; chacune des femmes pense \u00e0 son mari et revit en pens\u00e9e les terribles \u00e9preuves que nous venons de traverser.<\/p>\n<p>La vie reprend le lendemain matin. Trois femmes vont s&#8217;imposer tout naturellement pour organiser la vie collective et r\u00e9partir les t\u00e2ches. Ce sont l&#8217;\u00e9pouse du commandant de l&#8217;Ecole militaire, celle du m\u00e9decin chef et notre m\u00e8re.<\/p>\n<p>Elles comptent parmi les moins jeunes de ce groupe de femmes qui, hormis l&#8217;\u00e9pouse du Colonel, ont toutes moins de quarante ans. Elles sont assist\u00e9es par un capitaine fran\u00e7ais dont la compagnie de tirailleurs est tomb\u00e9e dans une embuscade japonaise. Il s&#8217;est vaillamment d\u00e9fendu mais, \u00e0 court de moyens et d&#8217;appuis, a d\u00fb se rendre. Il assure la liaison entre nous et le commandement de la caserne.<\/p>\n<p>Deux l\u00e9gionnaires ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9quisitionn\u00e9s comme cuisiniers. Nous disposons chacun d&#8217;une gamelle et d&#8217;une cuiller. Ce sont les gar\u00e7ons qui ont r\u00e9ussi \u00e0 en trouver en furetant un peu partout dans les locaux vides. Ils ont m\u00eame trouv\u00e9 des maillots de footballeur qui sont tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9s des mamans qui les utilisent comme blouse.<\/p>\n<p>Les repas consistent en une soupe \u00e0 midi et une soupe le soir. La cuisine est install\u00e9e dans un petit b\u00e2timent situ\u00e9 derri\u00e8re le n\u00f4tre et ce sont les plus grands qui vont chercher les marmites. Nous mangeons debout, dans un local qui renferme quelques tables m\u00e9talliques.<\/p>\n<p>Dans la journ\u00e9e, les matelas sont entass\u00e9s sur le pourtour de la pi\u00e8ce, de fa\u00e7on \u00e0 pouvoir circuler. Le soir, les dispositions sont prises pour dormir et la porte est ferm\u00e9e \u00e0 clef jusqu&#8217;au lendemain matin. Personne ne se risque \u00e0 quitter la pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>Nous sommes cependant compl\u00e8tement isol\u00e9s et les Japonais ne p\u00e9n\u00e8trent jamais dans notre b\u00e2timent. Ils nous laissent d&#8217;ailleurs jouer dans la cour, au ballon&#8230;prisonnier ! Cela les amuse beaucoup de nous voir et l&#8217;un d&#8217;eux ira m\u00eame un jour chercher de la farine pour mat\u00e9rialiser les limites du terrain.<\/p>\n<p>Une \u00e9pid\u00e9mie de rougeole se d\u00e9clare ; les enfants qui ne sont pas immunis\u00e9s contractent la maladie, ce qui est le cas de notre petite soeur. Trois m\u00e9decins japonais interviennent et soignent les enfants avec beaucoup de d\u00e9vouement.<\/p>\n<p>Un jour, nous recevons la visite de l&#8217;aum\u00f4nier militaire. Une jeune maman lui demande de baptiser son b\u00e9b\u00e9. Nous lui trouvons une bouteille de limonade vide qu&#8217;il remplit d&#8217;eau. Il officie au milieu de la pi\u00e8ce et nous participons \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie, group\u00e9s en rond autour de lui. Le d\u00e9sarroi de cette jeune m\u00e8re, qui fait baptiser son enfant \u00e0 la h\u00e2te, refl\u00e8te bien le moral qui anime ses compagnes de captivit\u00e9.<\/p>\n<p>Nous vivons au jour le jour, ignorant tout du lendemain et l&#8217;angoisse est grande. Les enfants, l&#8217;insouciance de la jeunesse aidant, vivent cela moins durement.<\/p>\n<p>Voulant savoir \u00e0 quoi s&#8217;en tenir sur sa maison, notre m\u00e8re demande un laissez-passer pour pouvoir s&#8217;y rendre en compagnie de deux autres dames. L&#8217;autorisation leur est accord\u00e9e et elles partent en d\u00e9but d&#8217;apr\u00e8s-midi.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 elles arrivent \u00e0 la porte de notre jardin, elles constatent que la maison est occup\u00e9e par des Japonais. Bien que ses deux amies l&#8217;en dissuadent, elle d\u00e9cide malgr\u00e9 tout d&#8217;y p\u00e9n\u00e9trer seule. Il ne reste effectivement plus rien que les murs et, \u00e0 l&#8217;\u00e9tage, quelques Japonais allong\u00e9s sur deux draps dont notre m\u00e8re s&#8217;empare avant de rejoindre ses amies qui, au retour, renonceront \u00e0 passer chez elles.<\/p>\n<p>Le 21 mars, apr\u00e8s 11 jours de d\u00e9tention, les Japonais d\u00e9cident de nous loger dans les b\u00e2timents vides de la cit\u00e9 des cadres de l&#8217;Ecole militaire. Ceux-ci ont \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9s, car les familles qui les occupaient se sont, en raison des circonstances, regroup\u00e9es \u00e0 plusieurs par pavillon.<\/p>\n<p>Nous rassemblons nos affaires, mais, avant de quitter les lieux, de nombreuses femmes qui d\u00e9tiennent une arme \u00e0 feu remise par leur mari, c&#8217;est le cas de notre m\u00e8re, d\u00e9cident de s&#8217;en d\u00e9barrasser ; elles craignent en effet d&#8217;\u00eatre fouill\u00e9es \u00e0 la sortie, ce qui ne s&#8217;est jamais produit jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Elles cachent leurs armes en haut des armoires ou derri\u00e8re les rang\u00e9es de livres. Les Japonais qui s&#8217;int\u00e9ressaient \u00e0 la lecture des ouvrages fran\u00e7ais auront probablement fait des d\u00e9couvertes insoup\u00e7onn\u00e9es.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 ce groupe de 175 personnes que nous constituons va se s\u00e9parer, je tiens \u00e0 souligner la relativit\u00e9 de mon t\u00e9moignage en apportant les pr\u00e9cisions suivantes :<\/p>\n<p>&#8211; D&#8217;apr\u00e8s ce que j&#8217;en sais, l&#8217;agglom\u00e9ration de TONG-SONTAY comprenait, \u00e0 cette \u00e9poque, 650 familles environ ; le groupe que nous formions en repr\u00e9sentait une soixantaine. J&#8217;ignore la fa\u00e7on dont ces autres familles ont v\u00e9cu ces \u00e9v\u00e9nements. Il convient de noter qu&#8217;aucun de mes camarades de classe, gar\u00e7on ou fille, n&#8217;\u00e9tait avec moi. Je ne les ai par la suite jamais revus.<\/p>\n<p>&#8211; Les familles les plus expos\u00e9es ont paradoxalement \u00e9t\u00e9 celles qui se sont r\u00e9fugi\u00e9es \u00e0 l&#8217;infirmerie de garnison. Si le comportement digne et humain d&#8217;un capitaine japonais, qui a su ma\u00eetriser sa troupe, a permis d&#8217;y \u00e9viter un massacre, d&#8217;autres Japonais, nous l&#8217;avons vu, ont fait preuve d&#8217;une extr\u00eame sauvagerie.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir franchi la porte de la caserne, nous tournons \u00e0 droite en sortant, puis une nouvelle fois, pour emprunter la route qui m\u00e8ne \u00e0 l&#8217;Ecole militaire. Nous longeons le mur derri\u00e8re lequel se trouve le b\u00e2timent des prisonniers militaires.<\/p>\n<p>Ils nous entendent passer et se pr\u00e9cipitent aux fen\u00eatres munies de barreaux. Nous en reconnaissons quelques uns. Ils nous appellent, cherchent si l&#8217;un des leurs est parmi nous, donnent leur nom pour que l&#8217;on pr\u00e9vienne leur femme ou leur compagne qu&#8217;ils sont d\u00e9tenus par les Japonais. Certains griffonnent quelques mots \u00e0 la h\u00e2te sur un papier et nous l&#8217;envoient, mais bien peu arrivent \u00e0 destination.<\/p>\n<p>Nous poursuivons notre parcours \u00e0 pied et arrivons \u00e0 la cit\u00e9 des cadres qui borde l&#8217;Ecole militaire de TONG. Comme nous devons nous regrouper \u00e0 plusieurs familles par pavillon, une amie de notre m\u00e8re, \u00e9pouse d&#8217;un commandant d&#8217;aviation, lui propose de s&#8217;installer avec nous dans un logement de trois pi\u00e8ces.<\/p>\n<p>Elle a quatre enfants \u00e2g\u00e9s de trois \u00e0 onze ans, mais elle a en plus avec elle une jeune fille de seize ans et un gar\u00e7on de quatorze ans dont les parents habitent en Haute r\u00e9gion ; ils sont pensionnaires au lyc\u00e9e et elle leur sert de correspondant. En raison des \u00e9v\u00e9nements, ils sont revenus chez elle.<\/p>\n<p>Le 9 mars, son mari \u00e9tait en mission loin de TONG et elle ignore o\u00f9 il est. Elle habite un pavillon de cinq pi\u00e8ces qui est libre, mais craint d&#8217;y retourner, car il est situ\u00e9 en bordure du cantonnement japonais. Elle se contente d&#8217;y r\u00e9cup\u00e9rer quelques affaires, dont la bicyclette de son mari. Nous nous installons donc \u00e0 onze, deux femmes et neuf enfants, dans un trois pi\u00e8ces, enti\u00e8rement meubl\u00e9, dont les occupants sont partis.<\/p>\n<p>La porte d&#8217;entr\u00e9e a \u00e9t\u00e9 forc\u00e9e et ne ferme plus. Mon fr\u00e8re et le gar\u00e7on de quatorze ans couchent au rez-de-chauss\u00e9e et le reste des occupants dans les deux chambres situ\u00e9es \u00e0 l&#8217;\u00e9tage. Le soir on pousse le buffet contre la porte d&#8217;entr\u00e9e pour emp\u00eacher, sinon retarder une \u00e9ventuelle intrusion.<\/p>\n<p>Il y a un petit jardin dans lequel se trouvent les d\u00e9pendances dont la cuisine. Le ravitaillement est assur\u00e9 par des commer\u00e7ants locaux qui passent et nous vendent \u00e0 prix d&#8217;or quelques denr\u00e9es. Notre m\u00e8re obtiendra une fois la permission de se rendre \u00e0 bicyclette au march\u00e9 de SONTAY, mais ne recommencera plus, car c&#8217;est une op\u00e9ration risqu\u00e9e et hasardeuse, compte tenu des hordes de pillards qui s\u00e9vissent dans la r\u00e9gion.<\/p>\n<p>En fait chacun reste chez soi et l&#8217;on sort le moins possible, pour des raisons de s\u00e9curit\u00e9. Les occupantes de quelques pavillons situ\u00e9s en bordure de cit\u00e9 sont agress\u00e9es une nuit par des Indochinois. Elles crient pour appeler \u00e0 l&#8217;aide et ce sont les Japonais qui viennent les secourir. Le lendemain, ils renforceront le dispositif de s\u00e9curit\u00e9 et distribueront des sifflets aux femmes pour donner l&#8217;alerte, mais elles n&#8217;auront pas \u00e0 s&#8217;en servir.<\/p>\n<p>Nous sommes totalement coup\u00e9s de tout contact ext\u00e9rieur et nous n&#8217;avons bien s\u00fbr aucune nouvelle des troupes qui ont quitt\u00e9 la garnison. Un soir, alors que nous sommes tous \u00e0 table entrain de d\u00eener, un officier japonais p\u00e9n\u00e8tre dans notre pavillon, nous salue tr\u00e8s aimablement et s&#8217;assied dans un fauteuil du salon.<\/p>\n<p>C&#8217;est un m\u00e9decin capitaine. Comme il parle Anglais, notre m\u00e8re lui demande ce qu&#8217;il veut, mais il lui r\u00e9pond qu&#8217;il est simplement venu nous voir. Il reviendra ainsi r\u00e9guli\u00e8rement tous les soirs jusqu&#8217;\u00e0 notre d\u00e9part de TONG. Il arrive vers 19 heures, s&#8217;installe, nous regarde vivre et cherche \u00e0 reconstituer les familles, en devinant \u00e0 quelle m\u00e8re correspond chacun des enfants.<\/p>\n<p>Il est toujours d&#8217;une grande courtoisie et lorsque vers 20 heures 30, notre m\u00e8re lui signifie que nous allons nous coucher, il se retire imm\u00e9diatement en nous saluant tr\u00e8s poliment.<\/p>\n<p>Trois semaines environ, apr\u00e8s notre installation dans ce pavillon, nous apprenons que nous allons quitter TONG \u00e0 destination de HANOI, o\u00f9 les Japonais ont entrepris de regrouper tous les Fran\u00e7ais du Tonkin. C&#8217;est alors un d\u00e9fil\u00e9 ininterrompu d&#8217;acheteurs indochinois qui cherchent \u00e0 se procurer au moindre prix les biens d&#8217;\u00e9quipement que nous ne pourrons bien s\u00fbr pas emporter.<\/p>\n<p>L&#8217;ancienne occupante des lieux demande que l&#8217;on vende ses affaires le mieux possible, ce dont se chargeront, et non sans mal, les deux m\u00e8res.<\/p>\n<p>Le 21 avril 1945, en fin d&#8217;apr\u00e8s-midi, encadr\u00e9s par des militaires japonais, nous quittons TONG \u00e0 pied, \u00e0 destination de SONTAY, distante de 3 Km. Nous embarquons \u00e0 bord de la chaloupe, bateau \u00e0 vapeur m\u00fb par une roue \u00e0 aubes.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 nous arrivons \u00e0 bord, nous rencontrons notre brave et ancien cuisinier de HANOI, qui en, raison de son \u00e2ge et de ses contraintes familiales, avait du nous quitter au moment de notre d\u00e9part pour TONG. Il nous invite tr\u00e8s gentiment \u00e0 prendre une consommation au bar et donne \u00e0 notre m\u00e8re toutes indications nous permettant de faire appel \u00e0 lui \u00e0 HANOI, au cas o\u00f9 nous serions en difficult\u00e9.<\/p>\n<p>Nous appareillons assez tard et parvenons \u00e0 destination le lendemain matin. Nous sommes accueillis et enregistr\u00e9s par des employ\u00e9s de la mairie de HANOI. On m&#8217;a donn\u00e9 en guise de petit d\u00e9jeuner une banane dont je jette la peau dans un coin apr\u00e8s l&#8217;avoir mang\u00e9e. Une jeune Indochinoise, de mon \u00e2ge, qui porte son petit fr\u00e8re se pr\u00e9cipite dessus et la mange. Je suis effar\u00e9 ! J&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 fait cette exp\u00e9rience et ne l&#8217;ai jamais renouvel\u00e9e.<\/p>\n<p>Nos amis de TONG ont d\u00e9cid\u00e9 de rester avec nous. Toutefois, la jeune fille de seize ans et son fr\u00e8re vont \u00eatre h\u00e9berg\u00e9s par des religieuses, en attendant de retrouver leurs parents. Nous nous installons dans le logement de fonction d&#8217;un fonctionnaire de l&#8217;enregistrement c\u00e9libataire, qui conserve une chambre pour lui et met \u00e0 notre disposition le reste de la maison et son cuisinier.<\/p>\n<p>Mais le pauvre homme, rapidement d\u00e9bord\u00e9 par la pr\u00e9sence de deux femmes et sept enfants, ira d\u00e9sormais dormir chez des amis. Sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et la fa\u00e7on dont il nous a accueillis m\u00e9ritent reconnaissance et admiration.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s rapidement, je comprends pourquoi la jeune Indochinoise a mang\u00e9 aussi avidement la peau de banane que j&#8217;ai jet\u00e9e. Des hordes de pauvres gens affam\u00e9s, paysans pour la plupart, ont envahi la ville, dans l&#8217;espoir d&#8217;y trouver \u00e0 manger, en raison d&#8217;une s\u00e9v\u00e8re famine qui s\u00e9vit au Tonkin. Ils s&#8217;attaquent aux personnes et aux convois de charrettes de riz. D\u00e9charn\u00e9s, affaiblis, ils meurent par centaines ; les cadavres sont entass\u00e9s sur de petites voitures \u00e0 bras qui sillonnent la ville et recouverts d&#8217;une b\u00e2che. Un syst\u00e8me de cartes de ravitaillement a \u00e9t\u00e9 mis en place et nous parvenons \u00e0 subsister gr\u00e2ce \u00e0 cela.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t, nous retrouvons nos anciens amis de HANOI. Les p\u00e8res des familles de militaires sont presque tous prisonniers dans la citadelle, \u00e0 l&#8217;exception bien s\u00fbr de ceux qui ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s au cours de combats violents et meurtriers contre les Japonais.<\/p>\n<p>Toutefois, les m\u00e9decins militaires affect\u00e9s \u00e0 l&#8217;H\u00f4pital de LANESSAN ont \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9s et ont pu y reprendre leurs fonctions, ce qui nous permet d&#8217;y \u00eatre soign\u00e9s comme auparavant. Il faut cependant noter que l&#8217;acc\u00e8s \u00e0 cet h\u00f4pital est s\u00e9v\u00e8rement contr\u00f4l\u00e9 par les Japonais. Les bless\u00e9s graves ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 lib\u00e9r\u00e9s.<\/p>\n<p>La plupart de nos amis qui, malgr\u00e9 les \u00e9v\u00e9nements, ont conserv\u00e9 leurs biens nous viennent en aide en nous donnant des v\u00eatements, des livres ou autres objets indispensables que nous n&#8217;avons pas les moyens d&#8217;acheter.<\/p>\n<p>La ville est maintenant sous domination japonaise et un couvre-feu a \u00e9t\u00e9 instaur\u00e9. Les services administratifs fran\u00e7ais fonctionnent normalement, \u00e0 l&#8217;exception de l&#8217;enseignement qui n&#8217;est pas assur\u00e9.<\/p>\n<p>Vers la fin du mois d&#8217;avril, nous recevons, oh ! Stupeur, la visite du m\u00e9decin japonais de TONG, qui nous apporte un \u00e9norme sac de bonbons. Comment a-t-il fait pour nous retrouver, je me le demande encore, alors que nous ne lui avions jamais communiqu\u00e9 nos noms, et que nous ignorions totalement o\u00f9 nous allions habiter lorsque nous avons d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0 HANOI.<\/p>\n<p>Comme il est au fond assez sympathique, nous lui demandons, en lui montrant son sabre, si, comme les samoura\u00efs, il se fera Hara Kiri lorsque le Japon perdra la guerre. Avec un sourire un peu triste, il nous r\u00e9pond que cette \u00e9ventualit\u00e9 ne se pr\u00e9sentera jamais car le Japon, qui est la plus grande puissance mondiale, en sortira vainqueur. La capitulation allemande qui interviendra quelques jours plus tard nous permettra d&#8217;en douter.<\/p>\n<p>Les Indochinois commencent \u00e0 manifester leurs vell\u00e9it\u00e9s d&#8217;ind\u00e9pendance et certains adoptent, vis \u00e0 vis de nous, un comportement hostile. Alors qu&#8217;un jour mon fr\u00e8re, notre ami et moi rentrons chez nous en fin d&#8217;apr\u00e8s midi, nous sommes agress\u00e9s par une quinzaine de gar\u00e7ons de notre \u00e2ge, qui s&#8217;emparent de la bicyclette que mon fr\u00e8re tient \u00e0 la main.<\/p>\n<p>Un \u00e9tudiant indochinois, qui vient d&#8217;assister \u00e0 la sc\u00e8ne, s&#8217;adresse \u00e0 eux dans leur langue et leur explique qu&#8217;ils vont bient\u00f4t acqu\u00e9rir leur ind\u00e9pendance et qu&#8217;ils se doivent de montrer l&#8217;exemple. Il les oblige \u00e0 nous rendre la bicyclette, ce qu\u2019ils font de mauvaise gr\u00e2ce. Mais ce comportement tol\u00e9rant restera malheureusement l&#8217;exception.<\/p>\n<p>A la fin du mois de mai, notre pavillon est r\u00e9quisitionn\u00e9 par les Japonais et nous devons quitter les lieux. Nous sommes de ce fait, oblig\u00e9s de nous s\u00e9parer de nos amis.<\/p>\n<p>La quasi totalit\u00e9 des Fran\u00e7ais du Tonkin a \u00e9t\u00e9 regroup\u00e9e sur HANOI et il est tr\u00e8s difficile de se loger. Toutefois, un capitaine d&#8217;aviation, mari\u00e9 depuis peu \u00e0 une Eurasienne, nous h\u00e9berge chez lui. Victime, quelques mois auparavant d&#8217;un grave accident d&#8217;avion, il \u00e9tait hospitalis\u00e9 le 9 mars et n&#8217;a donc pas \u00e9t\u00e9 intern\u00e9.<\/p>\n<p>Nous habitons maintenant rue Duvignau, en plein quartier indochinois. Nos h\u00f4tes sont charmants. Ils n&#8217;ont pas d&#8217;enfant et nous partageons totalement leur vie. Un jeune couple indochinois, \u00e0 leur service, pr\u00e9pare les repas en utilisant les ressources locales et nous apprenons \u00e0 consommer sous toutes leurs formes et toutes leurs couleurs, fleurs comprises, la banane et la papaye.<\/p>\n<p>Ces personnes ont \u00e9galement recueilli chez elles l&#8217;ancien administrateur de SON LA, localit\u00e9 situ\u00e9e en pays THAI. Il a vu passer chez lui des \u00e9l\u00e9ments de la colonne ALESSANDRI, dont le G\u00e9n\u00e9ral, qui ont poursuivi leur retraite vers la Chine, mais n&#8217;a pas vu notre p\u00e8re, ni d&#8217;ailleurs aucun de ses officiers. C&#8217;est la premi\u00e8re fois que nous avons une information sur les militaires qui sont partis de TONG, mais cela ne diminue en rien notre inqui\u00e9tude.<\/p>\n<p>Nous sortons de moins en moins. Le quartier o\u00f9 nous habitons n&#8217;est pas s\u00fbr. Nous avons retrouv\u00e9 comme voisin un ancien camarade du lyc\u00e9e Albert Sarraut. C&#8217;est le fils d&#8217;un adjudant antillais, mari\u00e9 \u00e0 une Indochinoise.<\/p>\n<p>Une quinzaine de jours avant notre arriv\u00e9e, ils ont, sa m\u00e8re, sa s\u0153ur et lui \u00e9t\u00e9 agress\u00e9s \u00e0 domicile ; il a courageusement d\u00e9fendu sa famille et a \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 au bras en esquivant un coup de couteau, dont il nous montre fi\u00e8rement la cicatrice. Il nous parle de son p\u00e8re qui \u00e9tait prisonnier \u00e0 la Citadelle et qui est maintenant, comme nombre de ses cod\u00e9tenus, au camp de HOA BINH, devenu tristement c\u00e9l\u00e8bre.<\/p>\n<p>Le 7 ao\u00fbt 1945, nous apprenons le bombardement de HIROSHIMA avec un grand soulagement. Nous ne connaissons pas bien s\u00fbr les effets pervers de l&#8217;arme atomique, mais nous souhaitons ardemment que cela pr\u00e9cipite la d\u00e9faite japonaise. Puis ce sera NAGASAKI et enfin la capitulation tant attendue du Japon.<\/p>\n<p>Un grand espoir na\u00eet en nous, qui ne sera malheureusement que de courte dur\u00e9e. D&#8217;autres \u00e9preuves nous attendent et c&#8217;est une ann\u00e9e terrible et bien noire que nous vivrons avant notre retour en m\u00e9tropole.<\/p>\n<p>Mais, comme je ne veux pas laisser mon auditoire sur une triste impression, je vous propose, en guise d&#8217;\u00e9pilogue, ce \u00abhappy end\u00bb :<\/p>\n<p>Le 21 d\u00e9cembre 1946, notre m\u00e8re, accompagn\u00e9e de notre petite s\u0153ur, part pour Paris, accueillir notre p\u00e8re rentrant d&#8217;Indochine.<\/p>\n<p>Celui-ci, apr\u00e8s nous avoir quitt\u00e9s le soir du 9 mars a, d\u00e8s le lendemain, avec ses artilleurs, prot\u00e9g\u00e9 le franchissement de la RIVIERE NOIRE par la colonne ALESSANDRI, sur des embarcations de fortune ; contraint de traverser la rivi\u00e8re \u00e0 son tour, sous le feu ennemi, il a pris soin auparavant de d\u00e9truire la totalit\u00e9 de ses canons.<\/p>\n<p>Quelques jours plus tard, il s&#8217;est vu confier le commandement d&#8217;un sous groupement qui, au fil des jours et par suite de la d\u00e9mobilisation des soldats d&#8217;origine indochinoise, n&#8217;\u00e9tait pratiquement plus constitu\u00e9 que de cadres.<\/p>\n<p>Coup\u00e9 de ses chefs, sans aucun appui ext\u00e9rieur, et apr\u00e8s avoir livr\u00e9 de tr\u00e8s durs combats, il a sauv\u00e9 ses hommes, au bord de l&#8217;\u00e9puisement et en guenilles, en prenant seul la d\u00e9cision de passer en Chine.<\/p>\n<p>Quelques mois plus tard, le Lieutenant-colonel QUILICHINI, d\u00e9sign\u00e9 par le G\u00e9n\u00e9ral LECLERC pour prendre le commandement des troupes fran\u00e7aises de Chine le choisira comme chef d&#8217;\u00e9tat-major. Son comportement valeureux au cours de la campagne de retour en Indochine, en pays THAI, de janvier \u00e0 d\u00e9cembre 1946, lui vaudra une brillante citation \u00e0 l&#8217;ordre du corps d&#8217;arm\u00e9e avec attribution de la croix de guerre 1939-1945 et, quelques semaines apr\u00e8s, une nomination au grade de chevalier de la L\u00e9gion d&#8217;honneur.<\/p>\n<p>Nous sommes pour notre part rentr\u00e9s d&#8217;Indochine trois mois avant lui et install\u00e9s \u00e0 Nice chez nos grands-parents. A notre arriv\u00e9e \u00e0 Toulon, en septembre 1946, on nous a attribu\u00e9 le statut d&#8217;intern\u00e9 politique qui n&#8217;a par la suite pas \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9, \u00e9tant donn\u00e9 que notre dur\u00e9e de d\u00e9tention est inf\u00e9rieure \u00e0 trois mois.<\/p>\n<p>Aux derni\u00e8res nouvelles, nous serions consid\u00e9r\u00e9s maintenant comme ayant \u00e9t\u00e9 \u00ab confin\u00e9s \u00bb, ce qui, si l&#8217;on se r\u00e9f\u00e8re au Larousse, signifie : \u00ab enferm\u00e9s dans d&#8217;\u00e9troites limites \u00bb. Apr\u00e8s tout, pourquoi pas ? Toujours est-il qu&#8217;au retour, on nous a attribu\u00e9 \u00e0 chacun, pendant six mois, deux cartes de ravitaillement ce qui, alli\u00e9 au climat b\u00e9n\u00e9fique, m&#8217;a permis de prendre six kilos et de ressembler \u00e0 mes camarades de classe.<\/p>\n<p>Nous passons No\u00ebl chez nos grands-parents, ce qui ne nous \u00e9tait plus arriv\u00e9 depuis 1938. Notre grand-p\u00e8re paternel s&#8217;est \u00e9teint quelques mois avant notre retour ; il a heureusement pu \u00e9changer quelques lettres avec son fils avant de mourir. Quelques jours plus tard, nous nous installerons dans son appartement, \u00e0 Boulogne sur Seine.<\/p>\n<p>Nous sommes rentr\u00e9s d&#8217;Indochine avec pour tout bagage deux cantines dans chacune desquelles notre m\u00e8re avait plac\u00e9 un gros coussin, pour caler nos affaires. Les Japonais et les Indochinois nous ont pris la totalit\u00e9 de nos biens, mais ils nous ont laiss\u00e9 le plus pr\u00e9cieux de tous : la VIE.<\/p>\n<p>Views: 18<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8220;Un enfant en Indochine Fran\u00e7aise &#8211; Mai 1939-Ao\u00fbt 1945&#8221; UN ENFANT EN INDOCHINE FRANCAISE Mai 1939-Ao\u00fbt 1945 par le G\u00e9n\u00e9ral Michel PRUGNAT T\u00e9moignages aupr\u00e8s de la Commission d\u2019histoire de la guerre de l\u2019 Universit\u00e9 de LYON III les 17 mars et 21 avril 1998. 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