ANAPI

Le Dich Van

« N’est pas révolutionnaire qui a pitié de quelque chose dans le monde ».

Catéchisme du révolutionnaire de Nétchaïev

En charge de l’Action psychologique à l’encontre de l’ennemi, au sein de son dispositif, le Dich Van met en œuvre les actions de formation et de rééducation, ainsi que celles de la persuasion morale auprès des prisonniers de guerre (appelés thu-binh), en appliquant un principe simple : exclure tout esprit d’humanité.

Cette doctrine, conforme aux règles élaborées par Giap, fut mise au point avec la participation déterminante du PCF, qui envoya de nombreuses délégations au Tonkin et y maintient des permanants. Il sugerra les données de l’endocrinement et de la persuasion, les notions d’homme nouveau et de combattant de la paix devant aboutir aux libérations inconditionelles.

Maurice Thorez était conscient du bénéfice à en tirer. Il délégua en permanence dans le maquis un certain André, qui y joua un rôle modérateur. La liaison avec le Lao-Dong fut maintenue par de nombreuses délégations parmi lesquelles doit être citée l’Union des femmes françaises, qui garda un contact étroit avec le Viet Minh à Prague.


La ligne politique du Tong Bô

(Bureau politique du Lao Dong, le parti communiste indochinois)

Elle fut définie entre 1950 et 1952, avec la participation des conseillers français et chinois. Elle retint trois idées majeures : la clémence du Président Ho-Chi-Minh, le combat pour la paix et le rapatriement du Corps Expéditionnaire. Ceci impliquait l’usage constant de l’autocritique et le principe de la responsabilité collective, la hiérarchie et le groupe faisant confiance aux prisonniers, au lieu de les châtier pour leurs crimes.

En contrepartie, toute tentative de fuite (évasion) étant considérée comme une trahison de cette confiance et une désertion déshonorante du camp de la paix, méritait un châtiment exemplaire : la peine de mort. Il fut appliqué au commandant de Cointet et au lieutenant Chaminade fusillés à Tuyen-Quang en 1951,après l’échec de leur évasion.

(Ce tract de propagande Viêt Minh fut remis, à l’occasion de la fête de Noël 1951, aux libérables du Camp 113)

Dès lors étaient crées les conditions de la dépersonnalisation de l’individu qui, privé de ses repères, était amené à s’identifier à la masse, et à porter ses jugements en fonction des tendances de celle-ci,évidemment manipulée par le Can Bô. Le groupe secrétait ainsi sa propre police interne entraînant, sans déviance possible, l’individu sur la voie du combat pour la paix dont dépendait la fin du conflit, c’est-à-dire le rapatriement si ardemment souhaité. Entre temps pouvait survenir pour les plus méritants une libération inconditionnelle anticipée.

Les esprits déboussolés devenaient hallucinés par le mirage de la libération condition de leur survie.

S’inspirant des expériences soviétiques et chinoises, le Tong-Bô définit les normes établissant la durée de rééducation nécessaire à l’obtention d’un résultat tangible à l’action entreprise : 12 à 18 mois pour un homme du rang : 18 à 24 pour un sous-officier ; deux à trois ans pour un officier. Quant aux « réfractaires », dits « irréductibles », ils étaient inutiles et dangereux, et devaient être impitoyablement éliminés.

L’effarante mortalité contraignit le Dich-Van à revoir à la baisse ces normes, car elles dépassaient largement l’espérance de vie du prisonnier moyen : six à neuf mois pour un européen !

Nul n’a le droit de juger les réactions des gens à ce traitement s’il ne l’a lui-même subi, et connu les horreurs de la vie carcérale où, selon J.J. Beucler : « La pénurie, le climat et la désespérance suffirent à détruire les corps les plus robuste et les âmes les mieux trempées ».

Tout au long du conflit, des prisonniers de tous grades et nationalités furent donc libérés individuellement ou collectivement, dans les lieux les plus divers et des conditions toujours différentes.

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La doctrine

Le lavage de cerveau et les hommes qui le mirent en œuvre furent imprégnés des doctrines du marxisme-léninisme et de l’internationalisme prolétarien. Ces hommes furent Ho-Chi-Minh, Pham-Van-Dong, Le-Duc-Tho, Le-Duan, et Vo-Nguyen-Giap.

Ces personnages jouèrent un rôle clé dans la création en 1930 puis l’évolution du parti Communiste Indochinois, le LAO-DONG rattaché au Komintern. Il donna naissance à une organisation patriotique, le « Vietnam doc lap dong minh hoï » dont la branche militaire devint le Viet-Minh, qui canalisa et absorba tous les mouvements patriotiques à son profit.

Un Can-bô – Commissaire politique Viet Minh (dessin de g. Karakach)

S’inspirant des écrits de Mao-Tsé-Tung, « le grand frère chinois », Giap élabora les règles de la prise en main et de l’exploitation des masses par la propagande. Il définit le lavage de cerveau comme le prosélytisme, populaire du communisme, susceptible de retourner le peuple pour l’amener à détruire l’ordre ancien et à créer un monde nouveau.

Pour pratiquer cette stratégie d’enrôlement des masses, il faut recruter des cadres entreprenants, intègres et convaincus, les can-bôs.

Toujours sous l’influence du « Grand timonier » (Mao), il crée en particulier le DICH-VAN chargé de l’action et du prosélytisme à l’égard de l’ennemi,qui se consacrera particulièrement aux prisonniers de toutes races et nationalités issus du CEFEO (Corps Expéditionnaire Français d’Extrème Orient), et aux déserteurs provenant aussi de celui-ci.

Ses principes d’action étaient tirés du Petit Livre Rouge de Mao où était écrit : convaincre progressivement une population neutre en recourant à un mélange de terrorisme sélectif, d’intimidation, de persuasion et d’agitation massive.

L’ensemble des règles et théories découle des œuvres des penseurs initiaux du matérialisme dialectique et du déterminisme historique, en un mot du bolchevisme inspiré par le stalinisme triomphant.

En effet le PCI (Parti Communiste Indochinois), transformé en Parti du Travail, inscrit dans ses statuts dès 1951 : « Le parti du travail reconnaît la théorie de Marx, Engels, Lénine, Staline et les idées de Mao-Tsé-Tung, adaptées à la Révolution vietnamienne, comme fondement théorique de sa pensée, et comme l’aiguille aimantée qui indique la direction de toutes ses activités ».

Découlant de tout cela, l’émulation socialiste et le stakhanovisme appelant chacun à se dépasser pour accéder au camp de la paix, provoqueront la mort de nombreux prisonniers, hantés par la promesse et le mirage d’une libération inconditionnelle, présentée comme l’ultime récompense de leur conversion et des efforts faits par eux pour devenir des hommes nouveaux.

En 1950, après la défaite de Tchang-Kaï-Shek, réfugié à Formose, la Chine de Mao (qui désormais borde le Tonkin), reconnaît le régime d’Ho-Chi-Minh, et va lui fournir une aide substantielle, en particulier des conseillers en rééducation. Fort de cette assistance nouvelle, Giap intensifie avec succès ses actions contre le CEFEO, qui se vide peu à peu de son sang.

Le nombre des militaires du CEFEO, capturés, répartis dans une centaine de lieux de détention, s’élèvera à 37979 dont 28% seulement survivront, soit 10754. Leur mortalité sera donc supérieure à celle des camps de déportations nazis considérés déjà comme la honte de l’humanité.

Le niveau des effectifs dans les camps ne cessa de fondre en dépit de la constante arrivée de nouveaux captifs qui ne parvenait pas à compenser la forte mortalité journalière.

L’organisation des camps fut la tâche du « Bureau central des prisonniers de guerre »,département ministériel (Khu) intégré au Ministère de la Défense, et chargé de tirer le meilleur parti de ces « otages », qualifiés « d’hôtes forcés de l’accueillant peuple vietnamien ».

Un journaliste français, Léo Figuières, membre du Bureau Central du PCF (Parti Communiste Français), envoyé au Tonkin en octobre 1950, conseilla de sauvegarder ce patrimoine humain pour l’utiliser le jour venu comme monnaie d’échange et favoriser ainsi des contacts susceptibles d’ouvrir la voie à des pourparlers de paix. Il proposa aussi de l’inoculer la doctrine Marxiste au Corps Expéditionnaire par petites doses savamment calculées sous la forme de prisonniers convertis au combat pour la paix et libéré de façon “inconditionelle”.

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Introduction

« J’ai eu l’occasion de comparer les méthodes des Nazis et des Viêts.
Juifs, Tziganes, Résistants de tous bords, s’ils nous réduisaient en une sous-humanité, les nazis ne cherchaient pas à nous convertir. Par la faim, les privations, les Viêts nous amenaient au même état que les nazis, mais ils exigeaient en plus que nous adhérions à leur système, en reniant toutes nos valeurs, notre foi en la justice, en notre pays. »

Colonel Eric WEINBERGER,
ancien déporté à Buchenwald et prisonnier du Vietminh

Chronique de l’horreur et du goulag

« Les mensonges écrits avec de l’encre ne sauraient obscurcir la vérité écrite avec du sang ».

Lu Xuan
écrivain chinois.

Introduction

A l’instar de ce qui se passa dans tous les pays communistes, URSS et Chine en particulier, le lavage de cerveau fut pratiqué dans la plupart des camps de prisonniers du Viet Minh. Les modalités en varièrent en fonction des zones géographiques, des périodes de la guerre, et de la nature de la population carcérale : européens, maghrébins, africains, asiatiques.

Il eut sur les détenus un impact psychologique certain et causa la mort d’un grand nombre d’entre eux.
Il découle des principes fondamentaux du marxisme léninisme qui cherche à imposer aux « masses» une pensée unique. Et, selon le général Giap, le commandant en chef de l’Armée populaire de la République démocratique du Vietnam, c’est un procédé d’action à l’intention du peuple et de l’ennemi, considéré comme l’instrument du « prosélytisme populaire du communisme ».

Pour en comprendre les mécanismes, il faut d’abord remonter aux sources du marxisme-léninisme ferment de la « rééducation permanente » pratiquée au détriment de tout captif. Sa culpabilité est établie à priori et proclamée comme postulat de base, puisqu’il est entre les mains de la Révolution.

Il y a lieu ensuite de décrire la manière dont elle fut mise en œuvre au sein du Viet Minh par le Dich Van, organisme chargé de l’action psychologique à l’égard de l’ennemi.

De là découle le processus de son adaptation à la mentalité des prisonniers, sous une forme insidieuse, et cynique, en exploitant le meilleur et le pire de l’être humain, ses angoisses et ses espoirs, son isolement et son délabrement physique et moral.

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L’emploi du temps

« L’éternité des jours » – « La nuit et le brouillard. »

Les journées s’écoulent interminables, les nuits aussi.
L’absence de moyens d’éclairage impose à tous de se coucher « avec les poules », après le repas du soir, à moins qu’il y ait une « veillée » auprès d’un feu de camp. Il va falloir alors rester attentif et, tout en grelottant, entendre des discours oiseux jusqu’à une heure avancée de la nuit.

Ensuite, celle-ci va être troublée par le râle des mourants, la toux de nombreux dormeurs, le froid, le feulement des tigres qui chassent dans la forêt voisine, le bruit fait par un camarade saisi d’un besoin pressant qui s’éloigne à tâtons accompagné par les imprécations de la sentinelle qu’il a dérangée.
Le réveil est sonné par le « gong » qui impose le premier rassemblement pour le comptage des détenus et la distribution des corvées. Il n’y a pas de petit déjeuner.

Les corvées : on dit maintenant « travaux d’intérêt général », sont distribuées par un prisonnier responsable : nettoyages, ramassage des ordures, préparation des repas, ravitaillement en riz et en bois.

Le jardinage : les captifs peuvent avoir un lopin de terre à cultiver, à leurs temps libres, pour améliorer l’ordinaire. D’autres essaient d’élever une volaille nourrie avec des déchets récupérés ça et là. Les œufs sont une denrée très rare.

La nourriture est distribuée deux fois par jour, généralement dans un désordre indescriptible. Elle est constituée d’une boule de riz peu ou pas assaisonnée, car le sel et les « condiments » manquent cruellement. Parfois s’y ajoutent une soupe de liserons d’eau, ou un petit peu de viande ; un jour, au camp N°113 il y eut une « amélioration de l’ordinaire» cadeau de la Direction : un poulet pour cent personnes !

Chaque fois que possible les prisonniers chapardent du manioc dans les champs voisins ou des poissons dans les mares. Ils ont un impérieux et double devoir : voler pour survivre et ne pas se faire prendre.

Les ustensiles de cuisine sont rudimentaires : ce sont des « touques » constituées de vieux fûts de fuel coupés en deux. Les prisonniers doivent fabriquer des instruments de fortune en bambou : bols, cuillers, louches etc. qui, faute de savon, deviennent des nids à microbes. Ils utilisent aussi de vieux casques ou d’antiques boîtes de conserve. Dans cette pénurie généralisée, le moindre objet , un bout de ficelle par exemple, a une valeur inestimable.

Beaucoup d’entre eux lassés du riz sont frappés d’inappétence. S’ils cèdent, ils s’éteignent rapidement.
D’autres, à bout de courage et de force, renoncent à lutter et se laissent mourir en quelques jours. Certains apparemment pleins de vie, succombent subitement sans aucun signe annonciateur.

Les ravitaillements en riz sont particulièrement éprouvants. Ils concernent les plus valides car il leur faut marcher longuement avec une charge de vingt à trente kilos sur le dos. Souvent, celle-ci est constituée d’un pantalon de toile passé autour du cou dont les jambes ont été nouées et remplies de riz. Quand le commissaire politique veut faire disparaître un réfractaire il le désigne pour ce genre de transport, surtout s’il le sent affaibli. Parfois l’intéressé décède en route. A l’évidence, il n’a subi aucune brutalité physique !

Les cours politiques sont dispensés l’après-midi, lors de séances interminables où l’on discute de façon oiseuse de tout et de rien. Il faut à tout prix y participer et s’intéresser au sujet, en prenant la parole et en posant des questions de façon à animer la discussion.

Les sujets sont choisis par le commissaire politique et concernent la plupart du temps les thèmes grandiloquents : le socialisme, le capitalisme, l’impérialisme, le colonialisme, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes etc.

Au cours de ces séances sont rédigés, discutés, améliorés, et affinés les manifestes qui seront soumis à la signature de tous, puis affichés dans un local commun et parfois diffusés par la radio viet-minh.

Les veillées et rassemblements (meetings) :

Très souvent le soir, une fois la nuit tombée, en raison du danger aérien, a lieu une veillée inspirée des méthodes répandues en Indochine par les chantiers de jeunesse chers au régime de Vichy. A l’ordre du jour, on trouve soit l’étude d’un thème, soit le commentaire d’un événement, soit tout autre sujet retenu suivant les circonstances par le commissaire politique.

Enfin, point capital de certaines veillées, a lieu une séance du Tribunal populaire chargé de juger un « fautif » pour un « grave manquement » : vol ou larcin effectué au détriment d’un camarade ou d’un paysan vietnamien, geste obscène à l’égard d’une honnête et laborieuse paysanne, intention manifeste de rejoindre le « monde belliciste » (sous-entendu : tentative d’évasion) etc. Cela donne lieu évidemment à une critique et à une autocritique. (Voir « Le lavage de cerveau »).

Quant le can-bô estime atteint l’effet recherché et trop fatigué l’auditoire devenu amorphe, il donne le signal de la fin de la réunion, autorisant les participants grelottants de froid et accablés de sommeil à rejoindre leurs paillotes.

Pour eux commence alors une nouvelle nuit de cauchemars et de frissons, sous la piqûre des punaises attirées par la chaleur de corps enchevêtrés, et celle des moustiques en été.

Ainsi, au cours de journées interminables se déroule la vie au camp, dans la désespérance, triste, sombre, morne, chacun se demandant s’il en sortira un jour, avant que la mort ne le rattrape, regardant le soleil se coucher derrière les montagnes là où se trouve son pays qu’il pense ne jamais revoir.

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La vie quotidienne au camp

3 – La vie quotidienne au camp

Tout ce qui est décrit ici a été observé par le rédacteur dans les camps 15, 113 et 25 du Tonkin en 1951 et 1952.

Les conditions de vie se caractérisent par la précarité absolue et l’absence de tout ce qui est nécessaire à la survie d’un européen : hygiène, savon, rasoir, lessive, vêtements de rechange, moustiquaire, couvertures. La vermine se multiplie dans les caï-fen des dortoirs : poux, punaises, puces etc. Les carences alimentaires, la dénutrition, la nourriture très insuffisante en quantité et qualité, tout concourt à créer un état sanitaire déplorable. La promiscuité fait le jeu de toutes les contagions : les maladies se répandent comme des traînées de poudre.

La plupart du temps, le camp ne possède ni médecin ni médicaments. Or, Giap l’avait écrit lui-même : « La brousse pourrit les Européens ». Ceux-ci ne peuvent survivre longtemps sous ce climat tropical chaud et humide, envahi de moustiques porteurs du paludisme, sans une médication constante préventive et curative. Celle-ci n’existe pas.

L’état sanitaire est donc déplorable, et la mortalité très élevée. Les maladies se multiplient : ictère, hépatite, typhus, jaunisse, béribéri, cet œdème dû aux carences alimentaires et au manque de vitamines, dysenterie amibienne engendrée par l’eau polluée, paludisme souvent pernicieux et donc mortel inoculé par les anophèles (moustiques femelles), gale infectée et purulente, dartres annamites, spirochétose provoquée par l’urine des rats qui pullulent, dans les charpentes des paillotes et dans le cimetière où ils dévorent les cadavres peu ou mal enterrés etc.

Faute de médecin, aucun diagnostic n’est possible, de même que l’absence de médicaments interdit de porter secours aux malades. Ils en sont réduits aux remèdes de « bonnes femmes » : amidon de l’eau de cuisson du riz dite « petite soupe », tisanes de goyave, charbon de bois pilé, son récupéré après moulage du paddy (riz non décortiqué). Contenant des vitamines, il permet de lutter contre le béribéri. Il a un goût de poussière.

Implantée à l’écart, véritable anti-chambre de la mort, l’infirmerie se trouve non loin du cimetière. C’est une morgue où achèvent de mourir les malheureux qu’on y amène à toute extrémité, squelettiques, exsangues, inondés par leurs excréments, dans une odeur fétide. Les fourmis rouges font un va et vient constant dans les narines des moribonds dont les rats tentent déjà de dévorer les extrémités. Nul ne veut s’y laisser transporter, car tous savent qu’on en ressort uniquement en direction du cimetière. Impuissants, incapables de leur porter secours, nous ne pouvons que les assister en les réconfortant .
Parfois, un camarade meurt sur le bat-flanc, au milieu de ses camarades de dortoir, après une courte agonie.

Les inhumations ont lieu sans cercueil ni linceul. Le cadavre est apporté roulé dans une vieille natte et, après avoir été dépouillé, par les survivants qui en ont trop besoin, des ses vêtements souillés. Le trou, peu profond du fait de la faiblesse des fossoyeurs, a été creusé par les moins épuisés. S’il s’agit d’un musulman, le corps est couché sur le côté, la face tournée vers la Mecque, c’est-à-dire vers le Nord-ouest. Faute d’officiant, aucun culte n’est pratiqué.

Tout cela contribue à « clochardiser » rapidement les captifs qui, hâves, barbus, crasseux et décharnés, errent sans joie et sans courage dans ce village où tout leur est hostile. Pris de découragement, certains refusent de se lever et de se laver, renonçant à lutter pour survivre.

Celui qui reste couché meurt rapidement. La désespérance guette tout le monde.

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Nature des camps

2 – Nature des camps

Qu’ils aient été provisoires ou définitifs, ils eurent tous des caractéristiques identiques, tant en ce qui concerne les installations délabrées que les modes de vie, la précarité, l’endoctrinement, l’insalubrité et la mortalité.

Cependant, des prisonniers purent se trouver parfois enfermés dans des conditions particulières liées aux évènements qui émaillèrent leur captivité.
Certains furent incarcérés provisoirement dans des prisons civiles réservées uniquement à des détenus vietnamiens, hommes ou femmes, impliqués dans des affaires relevant du droit commun ou de raisons politiques. Ce fut le cas de la prison du Yên-Té, installée dans un village construit en dur situé au nord de Bac Ninh (Tonkin). L’auteur de ces lignes s’y trouva seul militaire, deux semaines durant en juin 1951, enfermé au secret dans une cellule avec deux femmes vietnamiennes.

D’autres connurent les prisons civiles mixtes réservées à la fois aux Vietnamiens hommes et femmes, et aux Thu-Binh (prisonniers de guerre). Ce fut le cas du Pénitencier situé à trente kilomètres environ au nord de la ville de Thaï Nguyen. Il était entouré par une double enceinte de bambous épineux, surveillée en permanence par des miradors. Les conditions de vie y furent particulièrement sévères pour le petit noyau de captifs s’y trouvant en juillet 1951…33 % y moururent en un mois !

Il en fut de même à la prison de Tuyen Quang où cohabitèrent des détenus vietnamiens et des militaires français. Le rédacteur de ces lignes séjourna dans ces deux prisons avec quelques compagnons d’infortune en juillet et août 1951.Là, il connut le carcan où l’on enserrait une des chevilles des captifs le soir, en vue d’éviter les évasions.

La plupart des autres camps se ressemblèrent. Ils étaient de miséreux villages de paillotes de bambou couvertes de feuilles de latanier, construits et entretenus pas les prisonniers eux-mêmes. Installés, sans clôture, sur une colline, sous la végétation, à l’abri des vues aériennes, non loin d’une rivière qui assurait l’alimentation en eau, « la toilette », et l’évacuation des égouts qui en polluaient le cours en aval…

Le cantonnement comprend tous les bâtiments nécessaires à la vie de la collectivité : les dortoirs, vastes hangars ouverts à tous les vents, sous lesquels sont installés deux bat-flancs de « caïfen » (lattis de bambous ) séparés par un couloir. Là dorment entassés les uns contre les autres, se réchauffant et se passant mutuellement les poux et toutes les maladies, les prisonniers privés de moustiquaires et de couvertures, les pieds nus et sales.

On trouve ensuite les cuisines, « l’infirmerie » (véritable mouroir, où expirent des hommes squelettiques ) , le cimetière situé non loin de là, à la lisière de la forêt , la prison où sont enfermés les récalcitrants et les punis. Celle-ci peut être remplacée par une cage à buffles installée sous une maison à pilotis où habitent des paysans. Le supplicié y est attaché à un poteau. Il y souffre de l’odeur des bouses et des insupportables piqûres des myriades de maringoins, puces volantes attirées par les buffles. Parfois, à bout de souffrances et devenu fou il meurt.

Notons aussi les casernements des sentinelles, la maison de la « Direction », le magasin aux vivres etc.

Au centre du dispositif se trouve la place réservée aux meetings et rassemblements, disposant d’une estrade et de bancs rudimentaires destinés aux détenus.

Dans un endroit retiré ont été creusées les latrines où grouillent des millions d’asticots qui donnent naissance à des multitudes de mouches vectrices de toutes les maladies, véritable « pont aérien entre ce lieu et les cuisines » selon le mot-même de Boudarel.

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Implantation et nombre

1- Implantation et nombre

Les camps étaient implantés dans les zones difficiles d’accès, la plupart du temps insalubres, là où les possibilités d’incursion des forces françaises étaient faibles en raison de l’éloignement. Plus celui-ci était grand, moins les garnisons vièts étaient importantes.

On en a décompté cent trente environ, principalement en Indochine (Tonkin, Annam, Cochinchine), mais aussi parfois au Laos (dans les maquis du Pathet Lao) et au Cambodge (là où les Khmers Issarak contrôlaient le pays), et même en Chine (Yunnan). Les plus importants se trouvaient au Tonkin, non loin de la frontière chinoise, dans le bassin de la Rivière Claire (Song Lô). Certains recevaient le nom d’« hôpital », tel le N°128, d’autres étaient des installations volantes.

Les camps regroupaient des prisonniers de guerre de toutes races et nationalités ayant appartenu aux armées françaises de Terre, de l’Air et de Mer, des otages civils enlevés au cours du conflit (hommes, femmes et enfants) et parfois aussi des déserteurs.

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Le départ de France

Leur adolescence avait été bouleversée par une accumulation de faits tragiques : l’effondrement de cette belle armée française, que tous croyaient invincible, en quelques semaines, l’occupation de la France pendant quatre années par un ennemi redoutable, implacable, la remise en cause et la dilution de nombreuses valeurs morales dont ils avaient été imprégnés.

Un jour, ils étaient devenus soldats.

Ils reçurent, fin 1946, l’ordre d’aller défendre, au bout du monde, « l’intégrité et l’œuvre civilisatrice de l’empire colonial français ». Il s’agit là d’un point dramatiquement méconnu, le plus souvent, de ceux qui ne sont pas de leur âge. En 1946, la Nation les envoyait défendre le Droit, reconnu comme tel par tous. Faisant écho à Albert Sarrault, qui déclarait : « Où nous sommes, nous devons rester. Ce n’est pas seulement la consigne de nos intérêts, c’est l’injonction de l’humanité, l’ordre de la civilisation », toute la presse confortait leur bon droit, faisant confiance à leur courage et notamment le journal « Le Monde », qui l’affirmait au fil de ses éditoriaux, dont voici quelques extraits : « Le Général de Gaulle déclare que l’Indochine, occupée jusqu’à leur défaite par les Japonais doit, comme Strasbourg ou Clermont-Ferrand, être ramenée dans l’Empire Français ». Les anticolonialistes y étaient comparés à Doriot, et Rémy Douce, un éditorialiste symptomatique de l’opinion d’alors, condamnait par avance ceux qui « livreraient à l’anarchie les territoires d’outre-mer, héritages de nos pères, et à la destruction l’œuvre de civilisation qu’ils ont réalisée. Il faut incontestablement, écrivait-il, que l’ordre et le respect de notre autorité soient rapidement rétablis, afin que notre œuvre pacificatrice s’exerce pour le plus grand bien de l’Union Française toute entière ».

Et le Gouvernement français leur demanda d’aller défendre la France, son empire et son œuvre civilisatrice. Et ils partirent le cœur léger, fort de se savoir dans le Droit, certains d’aller défendre un idéal moralement incritiquable.

Quelques mois plus tard, cette vaillante jeunesse qu’on avait incitée au sacrifice n’était plus qu’une bande de soldats perdus perpétrant une sale guerre, une guerre honteuse.

Si honteuse qu’une partie des Français, qui pourtant avait décidé de les envoyer au combat, les rejeta avec mépris, brutalisa leurs blessés sur les brancards, sabota leurs armes, contribua à l’armement de ceux qu’elle les avait envoyés combattre.

C’est aussi en cela que leur sort fut exceptionnel. Aucun peuple dans l’histoire ne s’est ainsi comporté envers ses soldats, alors qu’ils remplissaient la mission qu’il leur avait confiée.

Le jeu démocratique permettait pourtant de s’en prendre aux décideurs dont on ne partageait pas les avis, sans attenter à la vie de soldats dont on exigeait, normalement d’ailleurs, l’obéissance.

Et puis ce fut pour eux la captivité, elle aussi, et très malheureusement, exceptionnelle. Une horrible captivité sans barreau, où la jungle et la couleur de leur peau constituaient des barrières infranchissables, une captivité où la faim, les maladies non soignées, le travail excessif, les punitions cruelles étaient soigneusement conjugués pour les mener à l’épuisement, et, bien pire encore, une captivité où la déstructuration de leurs personnalités était diaboliquement orchestrée, où il leur fallait avoir honte d’eux-mêmes, s’accuser de crimes qu’ils n’avaient pas commis, jouer une abominable et funèbre comédie pour sauver leur peau.

Le résultat est connu : soixante pour cent d’entre eux laissèrent leur vie dans ces camps de la mort, la plupart dans des conditions épouvantables ; un pourcentage jamais atteint, pour ce qui est des prisonniers de guerre, dans aucun conflit de l’histoire contemporaine.

En cela aussi, en cela surtout, leur sort fut exceptionnel. Il le fut une dernière fois, après qu’on les ait cachés, au fond de camions bâchés, à la descente du bateau qui les ramenait en France. Il leur fallu attendre quarante-cinq ans, et mener une âpre lutte, pour que soient enfin reconnus leurs sacrifices et toutes les séquelles dont ils continuent à souffrir.

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