ANAPI

Le parcours de prisonnier de AIME TROCME

Mon parcours de prisonnier

du 7 mai 1954  au  31 août 1954

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La bataille de Dien Bien Phu, moment clĂ© de la guerre d’Indochine, se dĂ©roula du 20 novembre 1953 au 7 mai 1954 et opposa, au Tonkin, les forces de l’Union française aux forces du Viet Minh, dans le Nord du Viet Nam actuel. On estime Ă  2 293 le nombre de soldats français tuĂ©s lors de cette bataille. Le 7 mai 1954 Ă  17h30, sans drapeau blanc et en silence, après avoir dĂ©truit leurs matĂ©riels, les combattants sortent de leurs abris. La garnison française est faite prisonnière par le Viet Minh.

Le dĂ©compte des prisonniers des forces de l’Union française, valides ou blessĂ©s, capturĂ©s Ă  Dien Bien Phu s’Ă©lève Ă  11 721 soldats dont 3 290 seront rendus Ă  la France dans un Ă©tat sanitaire catastrophique. 8 431 sont morts en captivitĂ©. Le destin exact des 3 013 prisonniers d’origine indochinoise reste, quant Ă  lui, toujours inconnu.

Durant leur captivitĂ©, les prisonniers ont dĂ» marcher Ă  travers jungles et montagnes sur une distance de 700 km, pour rejoindre les camps, situĂ©s aux confins de la frontière chinoise, hors d’atteinte du corps expĂ©ditionnaire. C’est cette captivitĂ© et ces longues marches que nous racontent notre adhĂ©rent, AimĂ© Trocme, ancien du Be Choc,.ci-après.

17h30 le 7 mai 1954, cela fait une heure que nous avons reçu l’ordre de cesser le feu et de casser nos armes. Un silence terrifiant nous envahi, je suis sur Eliane 10 (point d’appui) avec mon capitaine Gabriel Bailly, voulant retarder d’ĂŞtre prisonnier j’ai franchi le pont (Bailey ?) et rejoint mon emplacement.

Puis des jeunes du Viet Minh viennent avec leurs armes huilĂ©es et un chiffon au bout de leurs canons, « Di,di… Maolen… »1. Je passe devant le colonel de Castrie, qui est debout devant son Blockhaus, il est fixe et regarde la direction nord (Torpilleur).

Les soldats du Viet Min nous font de nouveau franchir le pont et puis nous divisent 1 sur 2 en deux colonnes, une se dirigeant Ă  droite d’E/iane 2, et, moi Ă  gauche. De nombreux camarades gisent morts ou blessĂ©s.

StupĂ©fait, je rencontre RenĂ© Chasseguet, sergent-chef du 4e RTM et que je n’avais jamais revu depuis nos classes Ă  Taza en 1947. « Qu’est ce que tu fous lĂ  ? », je lui demande. Il descendait des Elianes.

Je dĂ©couvre une arme anti-aĂ©rienne, qui n’Ă©tait pas loin de mon emplacement que je n’avais pas vue, et pas loin de lĂ  un pauvre gars qui avait le crâne ouvert, il me regarde,

je vois son cerveau bouger ; comme je ne peux rien faire, mon cĹ“ur saigne… Je jette unregard circulaire derrière moi, oh surprise, beaucoup d’hommes sortent des trous, lĂ , j’ai pleurĂ© car nous Ă©tions peu nombreux Ă  combattre.

Je passe devant Dominique 1 oĂą j’observe en passant qu’elle est creusĂ©e comme un tunnel et abrite un canon. Le parachutage en ravitaillement continue, une caisse tombe tout près de nous, vite on prend les cigarettes et la petite bouteille d’alcool, le reste un coup de pied dedans. Si on avait su...

SitĂ´t rentrĂ© en forĂŞt, un immense plaisir me parcourt, j’entends un filet d’eau qui coule de la montagne mais aussi le chant des petits oiseaux. Après environ 15 km, dans une petite clairière sur la droite, en pente, on nous allonge et nous fouille, toutes nos affaires personnelles nous sont retirĂ©es : bagues, photo, tout.

Ensuite nous repartons, toujours en longeant le bas de la montagne qui est Ă  droite. Pendant ce temps, nous ne croisons pas beaucoup de monde, sauf une colonne qui vient de la gauche oĂą je vois un homme en combinaison bleu, je demande qui c’est. Un pilote.

Tout à coup, la route devient assez large, et on découvre des rangées de camions molotova et des bidons essence bien camouflés par des bambous.

Le colonel Christian de Castries Ă  Dien Bien Phu.

Une colonne de « nos » Vietnamiens passe Ă  cĂ´tĂ© de nous, puis nous les doublons Ă  nouveau, la 2e fois, je vois mon tireur F.M., Leeng Sing, de l’autre cĂ´tĂ© de la route qui me dit : « Chef, maintenant c’est moi Tièt (Mort) ». Je ne les reverrai plus jamais.

Nous sommes très loin de Dien Bien Phu (DBP) et toujours ce silence, je suppose que nous nous dirigeons vers LaĂŻ Chau, mais on tourne Ă  droite et crapahute cette haute montagne qui n’en finit pas. Je suis libre de respirer et je reproduis le bruit de l’âne, Ă  plusieurs reprises mais je cesse, car j’ai entendu un Viet Minh, très Ă©nervĂ©, manĹ“uvrer la culasse de son arme.

En haut à notre gauche, Ă  50 mètres , nous voyons Ă  travers les bambous clairsemĂ©s des hommes libres,  bruyants. J’apprends que c’est un camp de dĂ©serteurs.

C’est Ă  partir de cette pĂ©riode qu’ont commencĂ© les grandes douleurs de la captivitĂ©. Nous arrivons au col de Co NoĂŻ et au col des MĂ©os, qui Ă©tait tout Ă©boulĂ©, il Ă©tait très difficile de se croiser avec le dĂ©filĂ© de cyclistes avec leurs chargement. LĂ  il y avait du monde, mais peu charitable. Moi je ne me plains pas trop, mais certains civils avec leurs bâtons ont frappĂ© très fort mes camarades en passant, on sentait leur rage.

Plus loin à notre droite, on voit des Vietnamiens enchaînés les uns aux autres et qui encerclent un piton (Mamelon) pour le déminer.

Depuis les montagnes, les sangsues, les tiques, les poux, les puces, les mouches et le bĂ©ribĂ©ri ont fait leur apparition. ils ont Ă©tĂ© nos fidèles compagnons, nous permettant de passer « d’agrĂ©ables journĂ©es et de bonnes nuits ».

Cela jusqu’au camp et lĂ , vient un complĂ©ment Ă  notre vie… Les excrĂ©ments de nos voisins et les nĂ´tres.

Puis brancarder nos copains, souvent ago­ nisants, avec des moyens de fortune : res­tant de manches de vestes ou de pantalons enfilĂ©s avec deux bambous. Et les laisser lĂ , car nous-mĂŞmes sans force. Quand il y avait une « halte », nous couchions Ă  l’endroit mĂŞme oĂą nous Ă©tions. Bien sĂ»r dĂ©nuĂ© de tout confort, souvent on restait debout. La pluie continuait de tomber.

Dans la période où nous marchions sur Tuan Giao, les Chinois avec leurs canons étaient à gauche et nous à droite, à Tuan Giao ils ont filé à gauche et nous, nous avons tourné à droite vers Son La.

Puis vint cette longue vallĂ©e interminable, on pense que ça ira mieux. On nous donne un buffle Ă  conduire, quelle aubaine ! Nous lui posons nos restants de manches de vestes ou de pantalons remplies de riz, mais avec ses cornes il chasse les mouches et crève les pauvres tissus de nos provisions. Le riz s’Ă©tale dans la boue, mais pas de remplacement.

Puis, peu après, on nous dit qu’ils vont tuer le buffle. Nous sommes heureux, on vamanger de la viande. Oui … ils nous ont cuit la peau.

Le centre des positions françaises fin mars 1954. Le secteur Éliane connut les plus violents combats de toute la bataille.

Près de MĂ´c Chau, le 14 juillet dans un petit prĂ©, le Viet Minh a installĂ© une estrade en bambou, et nous a jouĂ© au violon et Ă  I’ ac­ cordĂ©on : « Boire, Manger, et Dormir » et « Princesse Csarda », de très bons musiciens. Puis ils nous ont donnĂ© cinq petites sardines sèches, mon petit doigt en faisait deux, la bontĂ© de !’Oncle Ho. Et, surtout, on nous recommande de les Ă©conomiser car on ne sait pas quand il y en aura d’autres: Sous ma dent, les cinq ont disparu. Mais, comme nous Ă©tions dĂ©jĂ  en agonie, le moral n’Ă©tait pas bon. Moi j’ai pleurĂ© pour la deuxième fois.

Nous avons constamment la tristesse de voir l’hĂ©catombe de nos camarades, laissĂ©s au bord du chemin, on n’en reverra aucun. Comme Ă  « Souhioute », oĂą il y a un pont maintenant, nous avons enterrĂ© après le guĂ©, sur le bord de la route un camarade avec un tas de pierre, il n’y a pas de terre du tout, que des roches.

Nous sommes souvent impuissants pour les secourir, combien nous ont suppliés, nous ont crié leur misère, certains ont appelé leur mère.

Malheureusement nous-mĂŞmes n’avions plus la force de nous traĂ®ner ? MalgrĂ© toutes ces misères, il fallait continuer Ă  aller chercher le riz souvent Ă  des grandes distances pendant la pause. Nous Ă©tions accompagnĂ©s de pluie rĂ©gulièrement, 43 jours de marche dont 37 jours de pluie.

Longtemps j’ai gardĂ© une dizaine de feuilles remplies de noms, donnĂ©e Ă  ma libĂ©ration pour confirmer leurs dĂ©cès. Mon cĹ“ur les a prĂ©servĂ©s, je les revois sans cesse dans mes pensĂ©es.

Nos camarades, laissés au bord du chemin,

on n’en reverra aucun.

Un jour nous avons entendu le bruit d’un avion, tout de suite les instructions Ă©taient prĂ©cises, ne pas bouger sinon… L’avion a parachutĂ© une caisse ou deux, j’ai vu entre les bambous une grande croix rouge, tout de suite certains ont dit qu’ils avaient essayĂ© de prendre la corde pour ĂŞtre hĂ©litreuillĂ©, c’est un mensonge, on n’avait dĂ©jĂ  pas assez de force et surtout nous Ă©tions bien gardĂ©s.

Aux environs de Hoa Binh, mon adjudant de compagnie, Berne, l’adjudant Marius Poirier et moi-mĂŞme avions dĂ©cidĂ© de nous Ă©vader, Berne connaissant bien les lieux… Nous avions envisagĂ© de faire comme les Viet Minh : couper un bambou, le mettre dans la bouche et passer les lavandières de Hoa Binh, heureusement que nous ne l’avons pas fait, nous avons appris par la suite que les soldats du Viet Minh avaient tendu un filet avec des gamelles.

Mais le plus triste c’est que Berne ne parlait que de ses filles et, quelques jours avant la tentative, il est tom­bĂ© malade, trois jours plus tard il est dĂ©cĂ©dĂ©.

La colonne des prisonniers français après la chute de Dien Bien Phu

ll devient impossible maintenant de tenter l’Ă©vasion.

Nous passons auprès d’une infirmerie (mou­roir). Nous en avons retrouvĂ© l’emplacement en 1992, il y a une dalle Ă  cet endroit, com­bien sont restĂ©s lĂ  ?

Nous arrivons au camp 70 oĂą il y a une maison (comme une grange en France), près d’une mare Ă  buffles et canards. Je reste ici une semaine et, comme je ne me conduis pas comme ils le dĂ©sirent, un gros groupe est triĂ© et conduit au camp 75, un kilomètre plus loin. LĂ , nous sommes toujours dans un village misĂ©reux, mais oĂą on est quand mĂŞme Ă  l’abri de la pluie, cĂ´te Ă  cĂ´te par terre sur des nattes.

Le quotidien malheureusement se rĂ©sume Ă  des corvĂ©es de riz et de bois, si on peut se traĂ®ner, autre­ ment c’est de transporter nos ca­ marades dĂ©cĂ©dĂ©s. LĂ , les difficul­ tĂ©s deviennent fortes, il Ă©tait très dur de creuser les emplacements et de trouver une place conve­ nable. Alors, avec des moyens nuls, nous disposions les corps souvent croisĂ©s sur d’autres, re-couverts d’un peu de terre, oĂą les pluies dé­ couvraient nos amis. La dignitĂ© Ă©tait restĂ©e dans notre intĂ©rieur.

On mange toujours nos deux rations de riz par jour, une Ă  10h00 l’autre Ă  17h00 (une poignĂ©e Ă  chaque fois) dans des couverts de choix (des gamelles rouillĂ©es).

Nous avons droit Ă  un poulet pour 33 per­sonnes, tant pis si c’est un dĂ© d’os. Il n’y a pas de bagarre, l’agonie est permanente et, pour nous consoler, nous avons la politique de « clĂ©mence » tous les matins.

Je n’ai pas vu de faiblesse, de trahison.

Tous ceux que j’ai cĂ´toyĂ©s ont Ă©tĂ© dignes. J’ai comptĂ© jusqu’Ă  13 dĂ©cès par jour dans ce camp 75, oĂą nous Ă©tions trois groupes de 10, reconstituĂ©s automatiquement. Et je ne connais aucun autre chiffre de perte en mĂ©moire.

Un jour, Ă©puisĂ©, le visage au ras du sol, je suis Ă©merveillĂ© par une minuscule fleur qui se fraye un passage dans les cailloux, cette rĂ©vĂ©lation me rĂ©concilie avec la religion, car elle et la sociĂ©tĂ© n’avaient plus de valeur (il y a un « CrĂ©ateur » : quand un camion de planches se renverse contre un mur, il n’en sort pas une maison).

Aux alentours du 15 aoĂ»t, on a annoncĂ© notre proche libĂ©ration. Quel remue-mĂ©nage dans notre tĂŞte ! Puis nous voyons passer devant nous d’autres soldats, nous on enrage…

Le temps est long Ă  venir, et enfin on nous distribue des vĂŞtements verts, des sandales, un chapeau.

Dans quelques jours, nous partirons vers la rivière proche et monterons sur des petites barques pendant plusieurs kilomètres, puis nous marcherons encore un certain temps, et arriverons à Sam Son. Là, un rideau de bambous tressés est planté, derrière on voit la mer, mais surtout il y a des tables en bambou où des médecins examinent les arrivants.

C’est long d’attendre ! Les soldats du Viet Minh nous disent la mauvaise volontĂ© des Français pour nous recevoir… cela n’empĂŞche pas nos camarades de mourir.

Pour aggraver la situation, le Viet Minh nous donne des cuvettes de pâtes de riz Ă  manger. (Ă€ leur retour d’Allemagne, beaucoup de prisonniers sont morts pour av9ir trop mangĂ©). Je suis fier dans mon intĂ©rieur d’avoir peut-ĂŞtre sauvĂ© quelques camarades.

Enfin mon tour arrive ! Le 31 aoĂ»t 1954, le LCT (Landing Craft Tank), le bateau au large, direction Haiphong. HĂ´pital, B 12…

Puis le centre de repos de Dalat Haut (un mois) puis diriger vers la BMS (Base Militaire de SaĂŻgon) (8 jours) pour mon rapatriement.

Deux choses se sont produites Ă  mon insu : La première lors d’une pause avant l’arrivĂ©e au camp, j’avais besoin d’aller aux toilettes, j’ai dĂ» aller au bosquet plus loin. Ouand je me suis relevĂ©, j’ai pensĂ© mourir, un habitant d’une maison proche venait Ă  ma rencontre et je savais qu’il pouvait obtenir une prime de scalp. Il s’approche et me parle en bon français, me disant qu’il Ă©tait autrefois dans l’armĂ©e française, et qu’il avait Ă©tĂ© blessĂ© par des mortiers Viet Minh. Maintenant il est heureux, il a sa femme, son buffle, sa basse­ cour, son lopin de terre. Ça lui suffit.

La 2e, plus glorieuse, vient d’un vrai copain, j’ai appris par la suite qu’il s’appelait « La Cerise ». Ce jour-lĂ , Ă©tant très mal en point, je suis restĂ© au camp, marchant avec deux bâtons, il arrive de corvĂ©e, me voyant, surpris, il me dit : Toi mĂ©mĂ©… ce n’est pas possible !

Cela m’a sĂ»rement donnĂ© du tonus puisque je suis lĂ  aujourd’hui,1 les remerciements ne suffisent pas.

Aimé Trocme

8e Choc – Capitaine Pierre Tourret

3e Cie – Capitaine Gabriel Bailly  (S.A.S.)

3e Section 3e Groupe – Sergent RenĂ©

Carte de l’Indochine française.

NDLR : Ă€ la fin de l’annĂ©e 1953, commandĂ© par le capitaine Pierre Tourret, le 8e Bataillon de Parachutistes Coloniaux, rebaptisĂ© 8e Bataillon Parachutiste de Choc depuis le 1er aoĂ»t, saute Ă  Dien Bien Phu. Il sera l’un des deux bataillons Ă  vivre toute la bataille, de novembre 1953 Ă  mai 1954.

Le 8e BPC (Bataillon de Parachutistes Coloniaux – 8e Choc) aura gagnĂ© quatre citations Ă  l’ordre de l’ArmĂ©e en Indochine.

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Pour en savoir plus :

Site internet de l’Association Nationale des Anciens Prisonniers InternĂ©s et DĂ©portĂ©s d’Indochine (ANAPI) : http://www.anapi.fr/

Site internet de l’Amicale des anciens du 8e RPIMA :

http://www.amicale8rpima.com/

Ouvrages dans le mĂŞme style :

ArmĂ© pour la vie d’AndrĂ© Boissinot, lndo Ă©ditions.

Camp 113 de Wladyslaw Sobanski, éditions Almathé.

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Les Disparus de la Guerre d’Indochine : une comptabilité problématique, voire impossible ?

Par le LCL (r) Philippe CHASSERIAUD, président IdF ANAPI (Conférence réalisée le 28/04/2025 à l’Académie des Sciences d’Outre-Mer dans le cadre du Colloque « Disparaitre en temps de guerre »).

Eléments de contexte :

Le 21 juillet 1954, les accords de Genève viennent mettre un terme à une guerre commencée 8 ans plus le tôt, le 19 décembre 1946. Une guerre qui, pour une bonne partie de l’opinion française, est avant tout une guerre sans intérêt, une guerre lointaine se déroulant à l’autre bout du monde mais aussi très éloignée des préoccupations immédiates1 des Français. Cette guerre devient aussi, à partir de 1950, avec la guerre de Corée, un nouveau front de la guerre froide où, par procuration, les Etats-Unis d’un côté, la Chine et l’Union soviétique de l’autre, se livrent une lutte sans merci… Elle est aussi, ne l’oublions pas, pour l’état du Vietnam et des royaumes du Cambodge et du Laos, nouvellement indépendants2, une lutte désespérée contre la poussée du communiste dans la région.

Une véritable tragédie humaine en chiffres :

En dehors de la libération de quelques rares convois3, fortement médiatisée par le VM tout au long de la guerre, dans une ambiance parfois carnavalesque, ce n’est qu’après les accords de Genève que le processus de libération des prisonniers s’enclenche véritablement.

Toutefois, dès la mi-septembre 1954, le flux de prisonniers restitués par le VM commence à se tarir. Le 15 octobre, un ultime convoi, comprenant 38 européens4 dont 2 légionnaires et 112 Nord-Africains, est embarqué par la marine française à Sam Son. Dès lors, le général Ely, qui a remplacé le général Navarre comme commandant en chef en Indochine, peut mesurer par un macabre décompte l’étendue de la tragédie qui s’est jouée : 11 901 prisonniers du C.E.F.E.O5 sont présumés disparus, auxquels il convient d’ajouter les 14 060 autochtones des F.T.E.O6 et les 14 324 des F.A.V.N7, soit au total 40 285 portés disparus8.

Comment expliquer un nombre aussi important de disparus ?

Ce lourd bilan reflète-t-il la réalité du terrain ou bien l’incapacité d’une administration dépassée à pouvoir statuer sur la nature exacte de ses disparus ?

L’imbroglio administratif entourant les disparus : présumé tué, présumé prisonnier … au tout simplement déserteur ?

Il convient tout d’abord de prendre avec beaucoup de prĂ©caution le bilan concernant les “autochtones”9, tant il vrai qu’il a Ă©tĂ© difficile de collecter, puis de recouper les informations les concernant : sĂ©parĂ©s des autres prisonniers, pour beaucoup d’entre eux, la capture a souvent marquĂ© la fin de leur existence. Pour ceux ayant Ă©chappĂ© Ă  une exĂ©cution sommaire,

ils ont ensuite dû subir une rééducation particulièrement sévère, les conduisant par la suite, soit à un enrôlement de force dans l’armée VM, soit au maintien en captivité de très nombreuses années, parfois bien après la fin de la guerre10.

Pour ce qui est des autres disparus du C.E.F.E.O, les autoritĂ©s sont confrontĂ©es Ă  une sorte d’imbroglio administratif qui ne permet pas toujours de statuer sur les diffĂ©rentes postions recouvrant la notion de “disparu”.

Rappels sur la position de “dĂ©serteur” :

Lorsqu’un militaire est marquĂ© absent Ă  l’appel du matin, il est tout d’abord considĂ©rĂ© en “absence sans autorisation ou irrĂ©gulière”. En temps de guerre, Ă  l’expiration d’un dĂ©lai de 4 jours Ă  compter du lendemain du jour oĂą l’absence initiale a Ă©tĂ© constatĂ©e, le militaire est alors dĂ©clarĂ© “dĂ©serteur”. Dans le cas d’une dĂ©sertion avĂ©rĂ©e, l’intĂ©ressĂ© aura parfois eu une attitude ou des propos annonciateurs auprès de ses camarades, pouvant mĂŞme laisser un mot et emportant avec lui quelques effets personnels … quand il ne s’agit pas de son arme elle-mĂŞme.

De nombreux tracts11 distribués à la volée dans les rues, accrochés aux barbelés des postes ou aux arbres jalonnant les itinéraires de patrouille viennent inciter les soldats à la désertion. Ce discours est également relayé par de jolies vietnamiennes fréquentant les bars à soldats.

La chose est beaucoup plus complexe lorsque l’absence est constatée après un combat (désertion face à l’ennemi) une fois que les morts et les blessés ont été relevés. S’agit-il alors d’un prisonnier, d’un déserteur qui choisit ensuite de rallier12 l’ennemi … ou tout simplement d’un corps qui n’a pu être retrouvé13 ?

Concernant les déserteurs, il convient de préciser que dans un premier temps, le commandement français ne s’est pas véritablement embarrassé de scrupules dans sa décision hâtive de considérer « tout disparu, dont l’état de prisonnier ne peut être confirmé, comme présumé déserteur ». Une fois les situations éclaircies (souvent à la fin de la guerre), un jugement sera alors nécessaire pour disculper les intéressés et rétablir l’honneur de ceux qui étaient en définitive captifs ou morts en captivité.

Rappels sur la position de “prisonnier” :

Avant toute chose, il convient de rappeler la situation inĂ©dite auxquelles est confrontĂ©e l’admiration française : celle d’un adversaire qui n’est pas un belligĂ©rant officiel (on parle parfois de “rebelle”) et qui refuse obstinĂ©ment l’accès de ses camps Ă  la Croix Rouge, considĂ©rĂ©e comme une « officine d’espionnage des ImpĂ©rialistes, Ă  la solde des AmĂ©ricains ». Par ailleurs, celles-ci peinant Ă  trouver des interlocuteurs cĂ´tĂ© VM, il lui est donc impossible d’établir et d’actualiser le nombre exact des prisonniers.

Côté VM, la prise en compte du statut de prisonnier est également un fait nouveau qui ne sera que très tardivement et progressivement pris véritablement en compte.

Petits rappels concernant la politique du VM vis-à-vis des prisonniers :

Au tout début de la guerre d’Indochine en décembre 1946, le VM ne fait généralement pas de prisonnier. A cette époque, il s’agit encore d’une troupe hétéroclite mal structurée, mal équipée, mal encadrée, limitée à des actions de guérilla14. En nomadisation permanente, elle

ne peut s’encombrer de prisonniers qu’il va falloir garder et nourrir. Une directive du commandement VM15 est d’ailleurs très explicite à ce sujet : « les relâcher immédiatement après leur avoir fait connaitre, sur les lieux du combat même, les buts que nous poursuivons et pour les cadres, les exécuter après interrogatoires. Les prisonniers déjà détenus peuvent être exécutés uniquement en cas de danger immédiat ». Autant dire que lorsque de simples soldats sont capturés par des milices provinciales, ces derniers ont peu de chance de voir appliquer ces directives et tous sont finalement exécutés.

NĂ©anmoins, quelques rares prisonniers ont parfois Ă©tĂ© “conservĂ©s” pour leurs compĂ©tences sur un système d’arme ou sur des moyens de transmission, utiles Ă  la formation du VM (utilisation et/ou rĂ©paration de matĂ©riels rĂ©cupĂ©rĂ©s, parfois endommagĂ©s). Les prisonniers ont alors la possibilitĂ© de rallier le VM ou bien, s’ils ne sont pas Ă©changĂ©s ou monnayĂ©s rapidement, de finir par mourir d’épuisement ou des suites de mauvais traitements.

Tout change Ă  partir de 1950 avec la guerre de CorĂ©e16 qui va constituer pour la Chine le théâtre d’une vaste expĂ©rimentation de rééducation idĂ©ologique des prisonniers de guerre amĂ©ricains. Les Chinois ont pris conscience que, loin d’être un fardeau, un prisonnier pouvait devenir, sous certaines conditions, un outil vivant de propagande. Or, ce que fait le “grand frère chinois” est copiĂ© sans tarder par le “petit frère ViĂŞt-Minh”. Pour ce dernier, l’objectif est simple : convertir les prisonniers au bienfondĂ© de son combat pour l’indĂ©pendance et inoculer le virus de la guerre rĂ©volutionnaire aux prisonniers dits “colonisĂ©s”17 servant au sein du C.E.F.EO. Il lui manque toutefois l’essentiel : des prisonniers !

L’occasion lui en est donnĂ©e après le dĂ©sastre de la RC4 en octobre 1950 par un afflux massif de prisonniers18 oĂą plusieurs bataillons ont Ă©tĂ© engloutis. Entre les morts et les prisonniers, environ 4800 hommes manquent Ă  l’appel ! Pour Ă©viter tout risque d’épidĂ©mie, le VM procède en urgence Ă  la crĂ©mation des corps, repartis en d’innombrables bĂ»chers qui se consument pendant des jours. N’ayant pas Ă©tĂ© recensĂ©s nominativement avant leur crĂ©mation, ces “morts au combat” viennent ainsi mĂ©caniquement grossir le nombre des disparus !

Un recensement nominatif tardif des prisonniers tardif côté VM :

Les prisonniers, survivants en sursis19, prennent alors la route de la captivitĂ© sans mĂŞme parfois avoir Ă©tĂ© identifiĂ©s nominativement. Seul semble compter dans un premier temps pour le VM le quantitatif et le qualitatif (grade/fonctions, formation, unitĂ©s spĂ©cialisĂ©es …). Cette première discrimination rĂ©sulte de l’expĂ©rience chinoise acquise en matière de lavage de cerveau, Ă©tablissant un lien entre le “statut” d’un individu et le temps nĂ©cessaire Ă  sa conversion20. Ce n’est qu’une fois arrivĂ© Ă  destination que le VM va alors gĂ©nĂ©raliser l’enregistrement nominatif de ses prisonniers. Ceci tient au fait qu’au cours de la seconde phase de son endoctrinement, le prisonnier doit faire une autobiographie (Ă©crite ou orale) dont les Ă©lĂ©ments sont ensuite transmis aux cellules du PCF de son lieu de rĂ©sidence pour vĂ©rification mais aussi pour collecter toutes informations sensibles21 le concernant, susceptibles de hâter sa “conversion”.

Une identification des prisonniers souvent aléatoire côté français :

Au cours des premières années de la guerre d’Indochine, faute d’avoir des informations actualisées via la Croix Rouge, les autorités en sont réduites, la plupart du temps, à s’appuyer sur les quelques témoignages, relativement rares, de prisonniers évadés ou libérés, sur la signature d’un prisonnier au bas d’un manifeste ou d’un courrier parvenu à la famille22. Ce n’est qu’à partir de 1952, avec la création de l’Office du prisonnier23, voulue par le général de Lattre, qu’un véritable travail d’investigation va être systématisé à grande échelle. Toutes les informations recueillies auprès des prisonniers et otages civils libérés vont alors être croisées avec celles des états-majors, des services spécialisés du renseignement et de la Croix Rouge. Ainsi, le 4 novembre 1952, l’Office du prisonnier établit le premier recensement officiel des prisonniers militaires du C.E.F.E.O (incluant les autochtones) et des otages civils, soit 22 244 militaires et 584 civils24.

Pour les familles, au-delĂ  de l’attente insoutenable provoquĂ©e par l’absence de nouvelle d’un proche, la reconnaissance officielle du statut de “prisonnier” est impĂ©rative car indispensable Ă  la perception de la dĂ©lĂ©gation de solde25. Cette procĂ©dure, vĂ©ritable parcours du combattant face Ă  une administration tatillonne, n’ayant par ailleurs jamais Ă©tĂ© confrontĂ©e Ă  ce type de situation, entraine très souvent une grande prĂ©caritĂ© financière dans les familles de prisonniers.

Tous les prisonniers, encore en vie au moment du cessez-le-feu, ont-ils bien été libérés après les accords de Genève ?

La restitution des derniers prisonniers, dans un état de quasi-moribonds et les témoignages sur leur condition de captivité justifient alors amplement aux yeux du commandement français un taux de mortalité aussi effroyable26 mais également l’acceptation d’un aussi grand nombre de disparus, sans avoir à se poser davantage de questions.

La guerre d’Indochine Ă©tant dĂ©sormais terminĂ©e, le sort des disparus du C.E.F.E.O devient alors secondaire, quant Ă  celui des disparus des Etats AssociĂ©s27, il s’agit dĂ©sormais d’une “affaire entre Vietnamiens”28.

Mais comment pourrait-il en être autrement avec une opinion publique désormais focalisée sur les événements qui se déroulent à présent de l’autre côté de la Méditerranée29 car, contrairement à l’Indochine, l’Algérie, c’est la France !

Cette question est d’ailleurs définitivement close puisque dans une note du 21 juillet 1955, le lieutenant-colonel Bertrand, chef du bureau des disparus, rend compte à Paris que l’Armée Populaire Vietnamienne (AVPN) déclare avoir rendu la presque totalité des PG européens30 et nord-africains qui étaient en vie au moment du cessez le feu.

Outre la mort de certains captifs (qu’elle s’empresse d’imputer aux bombardements français frappant sans discernement les camps31 et les convois de prisonniers), elle reconnaĂ®t nĂ©anmoins que d’autres, intransportables, sont effectivement morts en captivitĂ© dans les quelques jours qui ont suivi la fin des hostilitĂ©s. L’AVPN prĂ©cise par ailleurs que les “ralliĂ©s” et les lĂ©gionnaires originaires d’Europe de l’Est (prisonniers et dĂ©serteurs) ne seront pas rendus, ayant choisi, soit de rester sur place, soit de rentrer chez eux par la “voie

dĂ©mocratique”32. En fait, ces lĂ©gionnaires seront la plupart du temps rapatriĂ©s de force dans leur pays d’origine via la Chine et la Russie, en accord avec les PC locaux33.

Enfin, elle se refuse systématiquement à faire connaître le sort réel réservé à certaines catégories de prisonniers : les officiers du 2ème bureau, les officiers de renseignement et les interprètes vietnamiens des forces terrestres.

Le sort des autochtones n’est pas non plus évoqué.

Interrogée sur les raisons susceptibles d’expliquer un aussi grand nombre de disparus, l’AVPN n’apporte aucune précision. Le lieutenant-colonel Bertrand conclut son rapport en évoquant « la possibilité que des prisonniers, séparés des autres, aient été exécutés34 ».

Toutefois, certains éléments troublants viennent remettre en question les déclarations du VM affirmant que tous les prisonniers auraient bien été libérés.

Ainsi, une directive du commandement VM de Cochinchine35 ordonne de garder les prisonniers dont la présence n’est pas connue des libérables et qui n’ont pas été réclamés nominativement. Ces PG sont gardés dans des camps secrets36 car jugés trop dangereux : officiers de renseignement, officiers des unités de commandos, membres des GCMA37, militaires accusés d’atrocités, prisonniers signalés pour leur mauvaise conduite dans les camps38.

D’une façon plus générale, certains témoignages de rescapés du camp n°1, le camp des officiers, laissent même entendre qu’initialement le VM n’avait pas du tout l’intention de rendre les officiers captifs, prétextant alors une mortalité brutale due à des pathologies tropicales39. Toutefois, afin de témoigner de sa bonne volonté, le VM prend soin d’intégrer, aux premières libérations anticipées d’hommes de troupe, 2 ou 3 officiers du camp n°1.

CapturĂ© lors des combats sur la RC4 en octobre 1950, le lieutenant Beucler40 ira dès sa libĂ©ration, le 28 aoĂ»t 1954, consulter les listes de prisonniers prĂ©sentĂ©es par le VM Ă  la commission d’armistice. Il constatera alors qu’une quarantaine de noms, considĂ©rĂ©s comme “vipères lubriques”41, ont tout simplement Ă©tĂ© “oubliĂ©s”. Après protestation de la partie française, ces derniers rĂ©apparaitront comme par enchantement sur les listes42.

Plus troublants encore sont ces deux renseignements émanant d’interception de messages VM par les SR français en décembre 1954, attestant de la présence de prisonniers non libérés à cette date43 :

– le premier est un message alertant les services de sĂ©curitĂ© VM de Langson et de Phuc Yen de l’évasion de 5 prisonniers europĂ©ens et africains dans l’après-midi du 7 dĂ©cembre afin qu’ils placent des gardes Ă  tous les carrefours.

– le second est un document adressĂ© au rĂ©giment 148 lui annonçant qu’un convoi de prisonniers europĂ©ens et africains, dĂ©tenus Ă  la suretĂ© de Phu To va se dĂ©placer, exigeant le secret au dĂ©part et Ă  l’arrivĂ©e du convoi.

On peut ici s’interroger sur les motivations d’une telle attitude de la part du VM ?

Il pourrait s’agir d’une réponse au sort de certains de ses cadres emprisonnés depuis 1946, ne figurant sur aucune liste et dont il est sans nouvelle. L’objectif est simple : garder au secret un certain nombre de prisonniers jusqu’à la libération de ses cadres toujours captifs.

Cette situation n’est pas sans embarrasser la France vis-à-vis de ses propres réclamations concernant ses disparus. Une enquête est donc diligentée par le commandement français. Cette dernière fait apparaitre qu’au cours des années 1952-1953, la gestion de nombreux camps de prisonniers a été transférée à l’Armée Nationale Vietnamienne, à l’origine de nombreuses exécutions sommaires, scrupuleusement consignées sur les registres des camps et des prisons. Ces lieux de détention sous administration vietnamienne, contrairement à ceux supervisés par l’armée française, ne sont pas sous la surveillance étroite de la Croix Rouge Internationale. Pour le VM, le gouvernement Bao Daï étant un régime fantoche, à ses yeux seule la France est coupable.

En dépit des interrogations légitimes qu’auraient dû susciter les interceptions réalisées par les SR, rien n’y fait ! Il semble même qu’à partir de 1955, un statu quo coupable se soit établi entre Paris et Hanoï, une sorte de : « tu ne me parles plus de tes disparus, je ne te parle plus des miens ! ».

Une note du SDECE du 15 mars 1956 va venir néanmoins relancer le débat sur des prisonniers potentiellement oubliés. Celle-ci rapporte qu’une cinquantaine d’Européens, torse nu et en sandales, travaillaient début novembre 1955 à la réfection de la chaussé sur le tronçon de route situé entre Hoa Binh et Moc Chau (nord Vietnam).

La source qui a vécu très longtemps avec les Français et qui parle la langue ajoute que ces hommes étaient bien des prisonniers de guerre et qu’ils étaient gardés par des soldats armés.

Le rédacteur de la note précise que « ces Européens ne peuvent être que des prisonniers de guerre car les déserteurs ou les ralliés européens, travaillant en brousse, ne sont jamais gardés militairement ».

Fin juillet 1956, ce même informateur, lors de différents déplacements, affirme avoir vu d’autres prisonniers au travail :

– douze prisonniers Ă  Tinh Tu, rudoyĂ©s et gardĂ©s par un ralliĂ© de type africain ;

– trente-sept prisonniers entre Tuyen Quang et Phu Doan ;

– trois prisonniers Ă  ThaĂŻ Nguyen ;

– dix prisonniers Ă  Dong Vang.

Informé de ces faits, le ministre des Affaires étrangères, en accord avec sa délégation générale à Hanoi, n’en démord pas ! Il ne peut que s’agir d’une confusion avec des ralliés ou d’anciens déserteurs.

Pourtant, peu après, l’informateur du SDECE parvient à identifier deux européens :

– le premier est Louis Tillard, militaire dĂ©mobilisĂ© en Indochine. RestĂ© sur place pour travailler dans une entreprise de travaux publics, il a Ă©tĂ© enlevĂ© avec ses ouvriers par un commando VM sur un chantier proche de Tourane le 25 janvier 1949.

– le second est HervĂ© Monze, militaire capturĂ© par le VM sur la route de Cao Bang en 1947. Il remet Ă  l’informateur un petit mot pour sa femme domiciliĂ©e Ă  Crozon (Finistère) : « Gardez espoir, suis encore vivant, bon courage » 44.

En dépit de tout cela, le ministère de la Défense et celui des Affaires étrangères semblent manifester peu de volonté à véritablement vouloir étudier cette éventualité45, comme en témoignent leurs demandes d’éclaircissement relativement timorées auprès des autorités vietnamiennes.

La seule intervention notable du Quai d’Orsay est celle ayant permis la libération du lieutenant Eychenié, du 2ème bataillon thaï, le 28 décembre 1955 à Hong Kong, faisant de lui, très officiellement46, le dernier prisonnier libéré de la guerre d’Indochine47.

Après d’ultimes actualisation, à la date du 1er juin 1959, le nombre des disparus s’établissait officiellement comme suit :

Interrogée sur la situation des manquants, l’APVN déclarera que 46% sont effectivement décédés, quant aux autres, elle ne sera pas en mesure de donner des explications !

A la lueur des éléments précédemment évoqués, il est désormais difficile de balayer d’un revers de manche l’éventualité que certains prisonniers soient restés en captivité après la guerre et y soient morts dans la totale indifférence de nos gouvernants de l’époque.

Ayant brièvement mis en lumière le sort de ces malheureux, espérons qu’ils pourront désormais reposer en paix, amalgamés pour toujours à cette terre indochinoise qu’ils avaient tant aimée.

***

(1) Il faut attendre le 1er février 1949 pour que les tickets de rationnement pour le pain soient définitivement supprimés, le 1er décembre 1949 pour le sucre, l’essence et le café. Officiellement, le rationnement reste en vigueur jusqu’au 1er juin 1952

(2) 1950 pour le Vietnam, 1953 pour le Laos et le Cambodge

(3) La première libération officielle le 23/09/1950 avec l’échange de 33 prisonniers VM contre 25 prisonniers français. Les prisonniers français dans les camps du Viêt-Minh (p. 50), Robert Bonnafous

(4) Parmi ces derniers se trouvent 6 civils (1 femme et 5 hommes), missionnaires capturés au Laos

(5) Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient

(6) Forces Terrestres en ExtrĂŞme-Orient

(7) Forces Armées Vietnamiennes (Armée nationale vietnamienne créée à partir de 1949)

(8) Les prisonniers français dans les camps du Viêt-Minh (p.216-217), Robert Bonnafous

(9) Essentiellement vietnamiens, dans une moindre mesure, laotiens et cambodgiens

(10) OubliĂ© 23 ans dans les goulags ViĂŞt-Minh, Ba Xuan Huynh : le LCL Huynh,vietnamien, St Cyrien, ancien aide de camp du gĂ©nĂ©ral de Lattre, capturĂ© Ă  la tĂŞte du bataillon qu’il commandait le 10 avril 1953 et ne sera libĂ©rĂ© qu’en 1976 !

(11) Ces tracts sont réalisés par le Dich Van, organe en charge de l’action psychologique au sein duquel sont présents des membres du PCF

(12) Il devient alors, selon l’expression consacrĂ©e un” ralliĂ©”

(13) Tombé dans une faille du terrain, enseveli dans la boue d’un arroyo, victime d’un tir au but d’une arme lourde dont les morceaux de corps éparpillés ont ensuite été dévorés par des bêtes sauvages … ?

(14) Formation dispensée par l’Office of Strategic Services (OSS) pour lutter contre les Japonais, réorganisé à partir de 1946 pour devenir la CIA

(15) Note du commandement VM datant du second semestre 1948, interceptée par les SR français

(16) 25/06/1950

(17) Nord-Africains et Africains

(18) Entre 2500 et 300 selon les sources

(19) Le taux de mortalité des prisonniers a été bien souvent supérieur sur la route de la captivité que lors de la captivité elle-même, notamment pour les prisonniers de Dien Bien Phu. William Schilardi, ancien du 8ème Choc, témoignage : « Dans mon groupe de marche au départ de Dien Bien Phu, nous étions 35. Au bout de 4 semaines de marche, nous n’étions plus que 5 à l’arrivée au camp 70 !»

(20) Entre 6 à 9 mois pour un homme de troupe, 12 à 18 mois pour un sous-officier, plusieurs années pour un officier

(21) Une Ă©pouse volage, un enfant ou un parent gravement malade …

(22) Entre 1950 et 1954, l’épouse du lieutenant DOP, prisonnier au camp n°1, a ainsi reçu 13 lettres de son mari

(23) 15/01/1952

(24) Les prisonniers français dans les camps du Viêt-Minh, (p. 64), Robert Bonnafous

(25) Pourcentage de la solde versé en France aux ayants-droits et fixé par le militaire avant son départ pour l’Indochine. Au bout de 3 mois de disparition, si l’état de prisonnier n’est pas reconnu, son versement est interrompu

(26) Environ 70% des prisonniers de Dien Bien Phu sont morts après seulement 4 mois de captivité

(27) Vietnam, Laos, Cambodge

(28) Cf notre de bas page n°5 concernant le LCL Ba Xuan Huynh

(29) La Toussaint rouge, le 1er novembre 1954, marque le début de la guerre d’Algérie

(30) Note n°2914/BDPGI/UF : Libération des PG des pays de l’Est, carton 10 H 315, archives de Vincennes

(31) Le village de Fia Kéo a ainsi été bombardé et mitraillé les 15 et 16/08/1951 causant la mort de 30 prisonniers et en blessant une dizaine qui finissent par mourir, faute de soins (Témoignage de Robert Schuermans, ancien du 3ème BCCP, capturé après les combats de la RC4

(32) Les prisonniers français dans les camps du ViĂŞt-Minh, (p. 171-172/332-339), Robert Bonnafous. Dans l’annexe de son ouvrage, l’auteur prĂ©sente ainsi une liste nominative de 77 lĂ©gionnaires rapatriĂ©s par “la voie dĂ©mocratique”. Vraisemblablement rĂ©alisĂ©e Ă  partir du tĂ©moignage de prisonniers libĂ©rĂ©s, ce recensement prĂ©cise le nom, le grade, l’unitĂ©, la date et lieu oĂą ils ont Ă©tĂ© vus pour la dernière fois, l’état de santĂ© et certaines mentions comme « rapatriĂ© de force » ou « a manifestĂ© son intention de regagner la France dès qu’il le pourra ». En fĂ©vrier 1955, le gĂ©nĂ©ral Ely Ă©voquera un maximum de 1000 lĂ©gionnaires (prisonniers et dĂ©serteurs) ainsi “rapatriĂ©s”

(33) À l’exception de la Pologne, de la Hongrie et de la Roumanie qui ont refusé le principe du rapatriement

(34) Les prisonniers français dans les camps du Viêt-Minh, (p. 214), Robert Bonnafous

(35) InterceptĂ©e par les SR français – Liste carton 10 H 315, archives de Vincennes

(36) Dès le 14 septembre 1954, les SR français évoquaient l’existence de deux camps dits de représailles, l’un à Lang Trang, à 31 km au nord-est de Tuyen Quang, l’autre dans la région de Ba Be Les hommes de Dien Bien Phu, (p. 603), Roger Bruge : BR n°2575

(37) Groupement de Commandos Mixtes Aéroportés

(38) Les prisonniers français dans les camps du Viêt-Minh, (p.214), Robert Bonnafous

(39) La clémence de l’oncle Hô, un mensonge meurtrier, (p. 161), Alexandre Le Merre

(40) Futur secrétaire d’Etat à la Défense puis aux Anciens Combattants (1977- 1978), à l’origine de l’affaire Boudarel

(41) Officers jugés irrécupérables sur le plan idéologique par le VM et donc dangereux

(42) La clémence de l’oncle Hô, un mensonge meurtrier, (p. 162), Alexandre Le Merre

(43) Les hommes de Dien Bien Phu, (p. 603), Roger Bruge

(44) Les hommes de Dien Bien Phu, (p. 605), Roger Bruge. Selon l’auteur, Monze, né en 1915 a fini par être libéré puisqu’il est décédé à Eubonne (Val d’Oise) le 25/11/1987. Aucune nouvelle en revanche de Tillard.

(45) Au milieu des annĂ©es 80, de nombreux films amĂ©ricains ont abordĂ© le sujet des “POWs/MIAs” (Prisoners of War/Missing in action). Cette question semble avoir longtemps prĂ©occupĂ©e l’opinion publique amĂ©ricaine puisqu’en avril 1990, un sondage du magazine Time rĂ©vĂ©lait que 62 % des personnes interrogĂ©es estimaient qu’il y avait encore des prisonniers amĂ©ricains vivants au Vietnam (84% chez les vĂ©tĂ©rans interrogĂ©s).

(46) Note n°2914/BDPGI/UF : Libération des PG des pays de l’Est, carton 10 H 315, archives de Vincennes

(47) Enlevé à Binh Lu par des trafiquants d’opium le 04/04/1951, puis livré au VM, il aurait ensuite été repris par des militaires chinois et entrainé de l’autre côté de la frontière. Il a de ce fait été accusé par les autorités chinoises d’avoir pénétré son territoire sans autorisation à des fins d’espionnage.

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Document, édité le 26 mai 1953 sous le timbre de la Croix Rouge, rédigé par l’Office du prisonnier, crée le 15 janvier 1952

(cliquez sur l’image pour consulter l’intĂ©gralitĂ© du document au format PDF)

L’ANAPI Ile de France remercie vivement Madame Laurence LAPLANE pour le don de ce précieux document provenant des archives de son grand-père, le général Maurice REDON (1905-2000).

A sa sortie de Saint-Cyr, Maurice REDON sert dans l’artillerie coloniale, notamment en Indochine, puis Ă  Madagascar jusqu’en 1938. Fait prisonnier en 1940, il parvient Ă  s’Ă©vader et entre dans la RĂ©sistance en 1942. Il est chef des corps francs du Tarn, avant de prendre le commandement de la brigade de Toulouse et de devenir, en 1944, chef des Forces françaises de l’intĂ©rieur (FFI) au sein du 2ème Corps de la 1ère ArmĂ©e française, commandĂ©e alors par le gĂ©nĂ©ral de Lattre de Tassigny.

Dès la fin de la guerre, il sert de nouveau en Indochine jusqu’en 1950, date Ă  laquelle il est nommĂ© chef du service des affaires gĂ©nĂ©rales au secrĂ©tariat permanent de la dĂ©fense nationale Ă  Paris. Entre 1951 et 1953, il commande les forces du Laos. En 1954, il est nommĂ© chef de l’Ă©tat-major particulier de Robert Buron, ministre de la France d’outre-mer du gouvernement de Pierre Mendès France, qui nĂ©gocie l’indĂ©pendance des Etats d’Indochine Ă  la suite de la dĂ©faite de Dien Bien Phu.

***

Ce document, édité le 26 mai 1953 sous le timbre de la Croix Rouge, a été rédigé par l’Office du prisonnier, crée le 15 janvier 1952 à la suite de directives données, l’année précédente, par le général de Lattre.

L’administration étant jusqu’alors dans l’impossibilité d’effectuer une comptabilité fiable des soldats présumés prisonniers, ce nouvel organisme se lance dans un vaste travail d’investigation. Toutes les informations recueillies auprès des prisonniers et otages civils libérés sont ainsi méticuleusement croisées avec celles des états-majors, des services spécialisés du renseignement et de la Croix Rouge.

Le 4 novembre 1952, l’Office du prisonnier peut ainsi établir le premier recensement officiel des prisonniers militaires du C.E.F.E.O (incluant les autochtones) et des otages civils, soit 22 244 militaires et 584 civils.

Il va également être en mesure de réaliser un premier point de situation sur les conditions de captivité des prisonniers, objet du présent document.

***

Les premiers libérés par anticipation reçoivent pour consignes du Viêt-Minh de ne divulguer aucune information sur leur captivité, sous peine de voir s’arrêter net ce processus effectué alors au compte-goutte.

Une fois réalisé, ce document a ensuite été diffusé d’une façon confidentielle et exclusive, destiné à n’être montrée qu’aux familles de prisonniers militaires, d’otages et d’internés civils … ne devant en aucun cas être communiquée à la Presse.

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En mémoire de l’Adjudant EMMANUEL GUTIERREZ, prisonnier du VietMinh, mort en captivité : sa fille témoigne …

L’Adjudant GUTIERREZ à Saïgon, le 19 juillet 1953

« ADJUDANT GUTIERREZ EMMANUEL MLE 3216/39 PRISONNIER 8 MAI 1954 EST DECEDE CAPTIVITE JUIN/JUILLET 1954 D’APRES DECLARATIONS CAMARADES STOP. PREVENIR AVEC MENAGEMENTS (EPOUSE) MME GUTIERREZ, 63 AVENUE ALBERT 1er, ECKMULH. ORAN. PRESENTER CONDOLEANCES ».

C’est par ce télégramme laconique que la jeune Jeanne-Marie, alors âgée de 11 ans, apprend brutalement la mort de son père.

Ce témoignage bouleversant d’une enfant comprenant qu’elle ne reverra plus jamais son papa, nous rappelle le calvaire de nos prisonniers, morts dans l’indifférence générale, mais également la douleur incommensurable des familles ne parvenant pas à faire leur deuil.

Témoignage de Madame Jeanne-Marie CARAMANTE, née GUTIERREZ :

« Nous savions depuis quelques jours que la bataille de Dien Bien Phu était terminée.
Les points d’appui Ă©taient tombĂ©s les uns après les autres. La chute du point d’appui “Isabelle” oĂą se trouvait papa, le dernier Ă  ĂŞtre pris par les ViĂŞts, marquait le dĂ©but de nos souffrances.

L’arrĂŞt des combats nous apportait un certain sentiment de soulagement au dĂ©but, mais bien vite effacĂ© par l’angoisse sur son sort. La radio Ă©grenait la longue liste des prisonniers des ViĂŞts, capturĂ©s Ă  l’issue de la bataille … et soudain, nous entendĂ®mes : « … Adjudant Emmanuel Gutierrez, 3/10ème RAC ».

Le lendemain, c’Ă©tait le jour de ma communion solennelle. C’Ă©tait le 27 mai 1954. Mon papa Ă©tait prisonnier. Ce fĂ»t une cĂ©rĂ©monie empreinte de tristesse, de douleur et d’angoisse. Il n’y eu aucune fĂŞte Ă  la maison, pas de dragĂ©es, pas de joie. Il n’Ă©tait pas lĂ .

Quel allait ĂŞtre son sort ?

Il Ă©tait impĂ©ratif qu’il puisse recevoir, dieu sait par quel moyen, un souvenir de la communion de sa fille. Maman me conduisit donc chez le photographe du quartier qui s’attendrissait sur notre malheur et partageait notre angoisse. Maman Ă©tait muette. ProstrĂ©e.

Cette photo reprĂ©sentait en quelque sorte un appel, un espoir. Elle fut expĂ©diĂ©e vers la boĂ®te postale des armĂ©es dans l’incertitude qu’elle parvienne Ă  son destinataire.

De longs jours et semaines se succĂ©dèrent dans l’attente d’une bonne nouvelle, dans l’espoir d’une libĂ©ration.

Puis ce fût le jour noir, le jour fatal du 8 septembre 1954.

Ce jour-lĂ , nous reçûmes la visite de mon oncle Gaston, accompagnĂ© d’un voisin et d’un gendarme qui n’osait pas se prĂ©senter seul. Il tortillait dans ses mains un papier et nous annonça que papa Ă©tait blessĂ©, mentant difficilement car ma grand-mère Ă©tait chez nous Ă  ce moment.

Mais la vĂ©ritĂ© tomba comme un couperet. Nous comprenions que notre destin nous frappait impitoyablement. Ma grand-mère eut un malaise. Le malheur s’Ă©tait abattu sur notre famille.
Papa était mort.

Je revois maman, très maigre, un long crêpe noir accroché à son chapeau de feutre tombant sur ses épaules fragiles. Maman et grand-mère portèrent le deuil durant cinq longues années.

La vie pour ma mère n’avait plus aucun goĂ»t mais elle avait trois enfants Ă  Ă©lever : moi-mĂŞme, onze ans, mes frères Guy et Pierre, neuf ans et quatre ans, qui, trop jeunes, ne mesuraient pas la tragĂ©die qui nous frappait.

Il fallait alors, malgré mes onze ans que je prenne des responsabilités au sein de notre petite famille.
Papa ne reçut jamais la photo de ma communion. Elle nous fût retournée avec son paquetage militaire resté à Saïgon.

Ce n’est que bien des annĂ©es plus tard que j’ai entrepris, avec l’aide de mon mari, des recherches, recueilli des tĂ©moignages Ă©mouvants sur la mort de papa, car nous n’avons jamais vu son corps qui doit reposer dans la jungle indochinoise.

Grâce aux associations d’Anciens Combattants, je sais que papa, prisonnier des ViĂŞts a subi une longue marche mortelle vers les camps, dans des conditions inhumaines, conduit avec ses camarades par des tortionnaires dont les reprĂ©sentants s’affichaient au mĂŞme moment, dans les ministères, reçus avec courtoisie et respect, sans honte par la France.

Papa est mort d’Ă©puisement et de dysenterie dans des souffrances physiques et morales que m’ont dĂ©crites des survivants.

Il ne pesait plus que trente-cinq kilos selon des témoins mais il est mort debout, lui, le soldat qui avait activement participé quelques années auparavant à la libération de la France après avoir rejoint la 2ème Division Blindée du Général Leclerc en Angleterre.

Il comptait parmi les premiers Ă©lĂ©ments blindĂ©s Ă  pĂ©nĂ©trer dans Paris. Il participa ensuite Ă  la libĂ©ration de Saverne près de Strasbourg avant d’ĂŞtre blessĂ© et envoyĂ© Ă  l’hĂ´pital du Val de Grâce pour y ĂŞtre soignĂ©.

Il Ă©tait fier d’avoir accompli son devoir.

Il a donc fini sa vie, à trente-cinq ans, en pleine jungle, seul, ayant quitté la colonne, pendant que les petits fours et le champagne concluaient les réunions des responsables de ce drame se faisant des courbettes à Genève.

Les tĂ©moignages de quelques rares compagnons l’ayant suivi jusqu’Ă  la fin m’ont permis, après des dĂ©cennies et une psychothĂ©rapie de faire mon deuil de papa.

Son nom, inscrit sur le mur du Souvenir du MĂ©morial des Anciens d’Indochine de FrĂ©jus me rĂ©conforte.

Je m’y recueille de temps en temps en y dĂ©posant une petite fleur.

Le contenu du télégramme que tenait à la main mon oncle Gaston, ce 8 septembre 1954, restera à jamais gravé dans ma mémoire ».

 

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Avis de recherche : ” FANION du COMMANDO 24 ” Vandenberghe

Le colonel (h) Tran Dinh Vy, dernier survivant du commando 24 et gardien de la mémoire de cette unité, recherche depuis plusieurs années le fanion du commando qu’il considère à juste titre comme une  relique. Le but de cette recherche est de transmettre ce souvenir historique au sein du Musée de  l’Armée, ou de celui des toupes de Marine par exemple.  

Description du fanion :  

Sur l’avers, l’ancre de marine de la Coloniale surmontĂ©e de l’inscription Commando 24 en arc de  cercle. L’adjudant-chef Vandenberghe et le sergent-chef Tran Dinh Vy Ă©taient en effet tous deux issus du 6e RĂ©giment d’Infanterie Coloniale. 

Sur le revers aux couleurs rouge et bleu de l’infanterie, il porte les inscriptions suivantes : la devise du commando : « Khong Biet-So, Khong Cam-Thinh” (sans peur, sans pitiĂ©) et les noms de lieux des raids, embuscades ou batailles oĂą le commando s’est particulièrement illustrĂ©, de Ha Dong  Ă  Ninh Binh.  

Le fanion porte en son centre trois impacts de balles, stigmates de la tragique nuit du 05 au 6 janvier  1952, oĂą l’adjudant-chef Roger Vanderberghe a Ă©tĂ© assassinĂ© pendant son sommeil ainsi que nombre  de ses plus fidèles partisans. 

Le sergent-chef Tran Dinh Vy était miraculeusement parti cette nuit-là en opération à Thai Binh,  échapant ainsi au sort qui lui était réservé au même titre que ses compagnons. Après l’assassinat de  Vandenberghe, il conservera précieusement le fanion et, au départ du Général Gambiez pour la France,  il décida de le lui confier, estimant qu’il sera mieux protégé en France, à l’abri dans un musée. 

À son arrivée en France en 1976, le colonel Tran Dinh Vy a repris contact avec le général Gambiez et lui  pose la question de savoir où le fanion a été conservé. Celui-ci, pensant l’avoir gardé dans son bureau  au SHAT, ne le trouve pas. Il promet de faire les recherches nécessaires. Finalement, le fanion a  disparu…. au grand regret de Tran Dinh Vy ! 

N’hésitez pas à partager cet avis de recherche au sein d’associations d’anciens combattants ou auprès  de vos relations. Des recherches sont en cours depuis quelques mois auprès de différents institutions  militaires mais sans résultat à ce jour. 

Le colonel (h) Tran Dinh Vy vous remercie par avance pour l’aide que vous pourrez lui apporter afin de  retrouver la trace de ce fanion. 

Contact : fanion.commando24@gmail.com

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Cérémonie départementale d’hommage aux héros de la gendarmerie à Bourges le 17/02/2025

Par le Docteur Olivier MICHEL, Président ANAPI CENTRE

Le colonel Caussanel, commandant le groupement de gendarmerie du Cher, le général Santoni, commandant les Ecoles Militaires de Bourges et Arthur Santoni, porte-drapeau ANAPI

Le 17 février 2025 s’est tenue à Bourges la traditionnelle cérémonie d’hommage aux héros de la gendarmerie, sous la présidence de M. Franck Moinardeau, directeur de cabinet du Préfet du Cher, en présence de nombreuses personnalités civiles (sénateur, député, maire de Bourges) et militaires, dont le général Santoni, commandant les Ecoles Militaires de Bourges et le colonel Caussanel, commandant le groupement de gendarmerie du Cher. Ce dernier était accompagné de plusieurs détachements issus de toutes les compagnies de gendarmerie du département. A cette occasion, les noms des 13 gendarmes décédés en service en 2024 ont été cités et six gendarmes ont été distingués pour leur courage et leur engagement.

Le président de l’ANAPI CENTRE et ses deux porte-drapeaux étaient bien évidemment présents lors de cette cérémonie particulièrement émouvante, témoignant, si besoin était, de l’action héroïque des gendarmes à la tête de petits postes isolés en Indochine, mais aussi de leur abnégation non moins héroïque pendant la bataille de Dien Bien Phu, oubliant un temps leurs fonctions prévôtales au profit de missions combattantes, avant de connaitre la tragédie de la captivité avec leurs frères d’arme.

Pour le président, M. Olivier Michel, cette cérémonie avait également une charge émotionnelle particulière et personnelle. Comment en effet ne pas penser à son père, lui-même prisonnier des Japonais, témoin de la mort héroïque du capitaine de gendarmerie Jean d’Hers alors qu’il tentait de retarder l’avancée japonaise dans le delta du Mékong à la suite du coup de force du 8 mars 1945. Compagnon de la Libération, le capitaine d’Hers a donné son nom à une promotion d’officiers de la gendarmerie.

Au premier plan, le Docteur Olivier Michel, président ANAPI Centre
Les autorités remerciant les porte-drapeaux

Cette cérémonie a également été pour l’ANAPI l’occasion d’illustrer symboliquement la transmission intergénérationnelle du devoir de mémoire par la présence côte à côte de nos deux porte-drapeaux, l’un étant le doyen des porte-drapeaux du Cher, André Houzet, 93 ans, ancien d’Indochine, l’autre un jeune collégien, Arthur Santoni, 15 ans (lui-même arrière-petit-fils d’un prisonnier des Japonais), tout juste diplômé de la nouvelle formation de porte-drapeaux mise en place à Bourges.

Arthur Santoni et André Ouzet, drapeaux ANAPI CENTRE et ANAPI

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Geneviève Dop, itinéraire d’une femme de prisonnier (1950-1954) …

par Philippe CHASSERIAUD, président IdF ANAPI

Si les effroyables conditions de vie des prisonniers du Viet-Minh ont fait l’objet de nombreux ouvrages, il existe peu de témoignages sur la manière dont cette captivité a été vécue par les familles en métropole, notamment par les épouses, face à une administration souvent inadaptée à des situations jusque-là inédites.

Les courriers de l’administration et les 12 lettres que le lieutenant Jacques Dop a fait parvenir à sa jeune épouse pendant ses 4 années de captivité au camp nr. 1 reflètent les innombrables vicissitudes administratives auxquelles elle a été confrontée, mais aussi ses angoisses et ses inévitables interrogations. Cette situation, vécue par tant de femmes de prisonniers, a néanmoins trouvé une issue heureuse, contrairement à de nombreuses familles.

Jacques Dop est un jeune officier qui a vécu les derniers soubresauts de la seconde guerre mondiale dans la Résistance. Engagé pour la durée de la guerre, décoré de la croix de guerre 1939-1945, il est remarqué par ses chefs qui l’envoient suivre successivement le stage de formation des sous-officiers, puis celui des officiers.

Tout juste promu lieutenant d’active le 10 juin 1949, Jacques Dop épouse Geneviève de Gaullier des Bordes le 27 juin 1949 à Bordeaux.

Son caractère aventureux le pousse vers des unitĂ©s dont l’emploi spĂ©cifique en Indochine est tout Ă  fait innovant : les parachutistes … qui plus est ceux de la LĂ©gion Ă©trangère.

Début avril 1949, Il est tout d’abord envoyé à Sétif en Algérie au sein du 3ème Bataillon Etranger de Parachutistes (BEP) qui forme les compagnies de relève pour les 1er et 2ème BEP, déjà projetés en Extrême-Orient.

Le Lieutenant DOP à Philippeville en 1950, peu avant son départ pour l’Indochine

Profitant de liens familiaux en Algérie et bien que cela ne soit pas autorisé, Geneviève le rejoint sur place.

Le départ pour l’Indochine finit par sonner le 10 août 1950. Le couple se sépare pour la première fois avec tristesse mais avec néanmoins l’heureuse perspective d’une naissance à venir dans quelques mois. Geneviève regagne alors Bordeaux où se trouve le domicile de ses parents.

Un mois plus tard, le 9 septembre 1950, Jacques Dop débarque à Saïgon et découvre l’Indochine. A peine arrivé, il participe à des opérations de police dans le delta tonkinois. Toutefois, les évènements se précipitant sur la RC4, sa compagnie est mise en alerte et est parachutée le 8 octobre 1950 avec le 3ème Bataillon Colonial de Commandos Parachutistes.

(BCCP) pour venir au secours de 9 bataillons qui connaissent de sérieuses difficultés après les replis de Cao Bang et Dong Khé.

Un terrain inappropriĂ© et des combats d’une violence jusqu’alors inconnue en Indochine entrainent rapidement la mise hors de combat de plus de 2/3 des effectifs. Après 6 jours et 6 nuits d’une marche harassante, dĂ©sormais Ă  court de vivres et de munitions, l’unitĂ© du Lieutenant Dop est totalement encerclĂ©e. L’ordre est alors donnĂ© de constituer des petits Ă©lĂ©ments mieux Ă  mĂŞme, Ă  la faveur de la nuit, de s’infiltrer et passer les lignes ennemies. C’est en tentant de rompre cet encerclement que le lieutenant Dop est capturĂ© dans les environs de That KhĂ© … Ă  peine un peu plus d’un mois après son arrivĂ©e en Indochine … Ce 14 octobre 1950 marque le dĂ©but d’un long calvaire qui ne s’achèvera que 4 ans plus tard.

Geneviève apprend par les journaux le désastre de la RC 4 mais ne peut encore imaginer l’ampleur de la tragédie qui s’est jouée dans les calcaires de Co Xa et où la quasi-totalité du bataillon de Jacques a été engloutie. Où est-il ? Comment va-t-il ? Est-il en toujours en vie ? Des questions simples qui ne trouvent pour l’heure aucune réponse … Commence alors une insoutenable attente ! … les jours, puis les semaines passent … toujours aucune nouvelle !

Forte de son expérience passée, dès la fin du mois d’octobre 1950, la Croix rouge française adresse un message aux familles des disparus, indiquant qu’elle est en mesure, soit de transmettre un colis qu’elles pourront confectionner elles-mêmes (limité à 3 kg et à raison d’un par mois), soit de faire parvenir au prisonnier un colis-type contre l’envoi d’une certaine somme d’argent (1). Bien entendu, la CRF précise qu’elle ne peut accepter ces fonds que « dans la mesure où la famille a l’assurance que le militaire est bien prisonnier » ! C’est justement là que le bât blesse puisque la CRF n’est en mesure d’établir aucune liste.

Si l’afflux de prisonniers (2), aussi inattendu que massif, oblige le ViĂŞt-Minh Ă  reconsidĂ©rer sa gestion des prisonniers, entrevoyant dĂ©sormais tous les avantages qu’il peut en tirer au travers d’une rééducation idĂ©ologique, il rĂ©vèle, cĂ´tĂ© français, l’inadaptation des procĂ©dures habituelles, face Ă  un adversaire qui refuse d’appliquer les conventions de Genève et voit dans toute mĂ©diation de la Croix rouge une “entreprise masquĂ©e des services de renseignement capitalistes”.

Ainsi, début décembre, rapidement débordé par l’afflux de colis, le Service Social des Forces Françaises du Vietnam Nord et de la Zone Opérationnelle du Tonkin informe les familles qu’il n’est pas en mesure de les distribuer, « aucune entente n’étant intervenue jusqu’à ce jour entre la CRF et la Croix rouge du parti adverse ».

La sidération initiale de Geneviève a rapidement laissé la place aux interrogations et aux angoisses journalières, suivies de nuits blanches interminables où Jacques est omniprésent. A peine réveillée, Geneviève doit cloisonner son esprit, au risque de ne plus avancer, submergée et paralysée par l’incertitude du lendemain. Elle doit réagir, prendre les problèmes un par un mais aussi, étant enceinte, se focaliser sur l’arrivée prochaine d’un enfant. Son courage et son abnégation ne peuvent être qu’à la hauteur de ceux de son mari, là où il se trouve !

Geneviève ne tarde pas à mettre en pratique ses bonnes résolutions, s’engageant sans tarder dans un combat de longue haleine face à une administration tatillonne, bureaucratique … et souvent inopérante.

Comme tout partant pour l’Indochine, Jacques a souscrit au bénéfice de son épouse une délégation volontaire de solde (3) lui permettant de subvenir à ses besoins et, dans le cas présent, de préparer dans les meilleures conditions l’arrivée de leur premier enfant.

Pour continuer Ă  en bĂ©nĂ©ficier, Geneviève doit dĂ©sormais clarifier au plus vite la position de son mari “disparu” auprès de l’administration. Or, seul le Ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, se basant sur des renseignements venant d’Indochine, est habilitĂ© Ă  fixer la position d’un militaire, Ă  savoir “disparu, prĂ©sumĂ© tuĂ©” ou “disparu, prĂ©sumĂ© prisonnier”.

Sans tarder, Geneviève rassemble toutes les pièces nĂ©cessaires Ă  l’établissement d’un “dossier de pension d’épouse de disparu” qui lui permet, une fois celui-ci agréé, de percevoir, pendant 3 mois, la solde complète puis, chaque mois, une dĂ©lĂ©gation d’office, Ă©gale Ă  la pension de veuve (4) jusqu’à ce que la position du mari soit officialisĂ©e (tuĂ© ou prisonnier). Dès lors que la situation de prisonnier est attestĂ©e, elle peut Ă  nouveau percevoir la dĂ©lĂ©gation volontaire de solde souscrite initialement par son mari.

Toutefois, l’établissement puis l’agrément du dossier nécessitant un certain délai, les épouses bénéficient d’office pendant les 3 premiers mois, à la date du dépôt de la demande, de la délégation volontaire de solde … ensuite plus rien jusqu’à l’agrément du dossier !

Le 11 décembre 1950 arrive enfin de l’Etat-Major, via la CRF, une petite lueur d’espoir : le témoignage d’un blessé, rendu par le Viêt-Minh et évacué par la Croix Rouge qui dit avoir vu Jacques, prisonnier du Viet-Minh … mais en vie !

Enfin, le 20 dĂ©cembre 1950, le cabinet du maire de Bordeaux est destinataire d’un tĂ©lĂ©gramme laconique du Ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre demandant d’annoncer =avec mĂ©nagement= Ă  Madame Geneviève Dop, que son mari, le lieutenant Jacques Dop est dĂ©clarĂ© “portĂ© disparu, prĂ©sumĂ© prisonnier” Ă  la date du 15 octobre 1950.

Ne pouvant envisager d’autre option que celle de la captivité, Geneviève s’empresse donc d’effectuer les démarches administratives. Quelle n’est pas sa surprise, lorsqu’elle reçoit le 7 février 1951 une réponse des services de l’Intendance de la France d’Outre-mer lui annonçant qu’aucune pension ne peut lui être accordée avant un an de disparition effective de son mari !!!

Toutefois, après des mois d’une attente insupportable, Geneviève reçoit enfin les 3 premières lettres de son mari. Au-delà de l’énorme soulagement de le savoir en vie, elle apporte à l’administration une preuve incontestable de l’état de prisonnier de son mari.

Il lui faut néanmoins attendre le 16 avril 1951 pour qu’un télégramme du Ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre annonce que le lieutenant Jacques Dop du 1er BEP, porté disparu le 15 octobre 1950 à That Khé (Tonkin) est officiellement déclaré prisonnier.

La première lettre de Jacques, datée du 19 octobre, bien que courte, se veut rassurante. Allant à l’essentiel, il indique qu’il est prisonnier depuis le 14, mais qu’il n’y a pas d’inquiétudes à avoir, « les Viets sont très corrects » (sic). Au passage, quelques conseils pour percevoir la délégation de solde, un contact à prendre avec le capitaine Raffali pour récupérer ses affaires restées à Hanoï … et puis en conclusion « garde espoir et confiance ».

La seconde lettre est datée du 3 janvier 1951 marque son premier Noël de prisonnier. Les voeux qu’ils forment pour cette nouvelle année sont simplement d’avoir un beau bébé et de revoir sa femme. Pour Noël, Jacques lui fait part du bonheur qu’il a eu de recevoir une lettre datée du 25 octobre, la première ! … un échange de lettres, même sporadique, est donc possible. Un infime réconfort sur lequel il est possible de s’accrocher pour tenir. Le moral de Jacques semble bon, allant jusqu’à faire de l’humour en soulignant que sa dextérité à manger désormais avec des baguettes lui permettra à son retour d’apprendre à son enfant à faire de même pour manger sa bouillie !

La troisième lettre, datée du 28 février 1951, a été écrite à l’occasion de la fête du Têt. Jacques sait qu’en théorie son enfant est né mais n’a toujours aucune nouvelle de cette naissance … L’accouchement s’est-il bien passé ? Est-ce une fille ou d’un garçon (5) ? Il précise néanmoins que sa santé et son moral sont bons.

Pour Geneviève commence alors l’attente insoutenable, interminable d’une nouvelle lettre. Ce silence inexplicable est propice aux hypothèses les plus sombres même si elle arrive à se convaincre, de temps à autre, que la distribution du courrier demeure très aléatoire à 12 000 km de la métropole. Quatre mois sont généralement nécessaires à l’acheminement d’une lettre. D’ailleurs, Jacques n’a-t-il pas expressément demandé de passer par Prague plutôt que par la Croix rouge qui est inefficace ? Une lettre finit enfin par arriver, datée du 13 mars 1952, soit écrite plus d’un an après la dernière reçue. Après de brèves informations d’ambiance insistant sur le fait que tout va bien, « une vie saine, au grand air, sans barbelé, en parfaite entente avec les gardiens », Jacques, étrangement, ne lui demande aucune nouvelle de Dominique dont il connait pourtant désormais l’existence … mais de Wang, le chien et du rapatriement de sa cantine militaire !

Geneviève s’interroge également sur les références récurrentes au Lieutenant G (6) avec lequel Jacques n’avait pas vraiment d’affinité, puis de sa récente libération dont il entend « suivre l’exemple » ? Enfin, pourquoi suggérer à son épouse, si elle le souhaite de s’inscrire à l’Action Catholique Ouvrière (7) ?

Geneviève prend vĂ©ritablement conscience des conditions de vie de son mari et de la tragĂ©die qui se joue au camp n°1 lorsqu’un camarade de captivitĂ© (8), libĂ©rĂ© le 10 aoĂ»t 1952, lui rend visite. Il lui raconte alors le quotidien des prisonniers, les simulacres d’exĂ©cution, l’absence d’hygiène, les morts (9) et le jeu malsain qu’il faut jouer avec le ViĂŞt-Minh pour donner des gages de son “engagement en faveur de la Paix”, seul espoir de voir un jour son nom inscrit sur une liste des

prisonniers libérables. Geneviève comprend désormais ce que les lettres de Jacques ne pouvaient pas lui dire ouvertement et la nécessité de lire entre les lignes.

La lettre suivante de Jacques est datée du 1er janvier 1953. C’est son troisième Noël de captivité. Après deux premiers convois de libérables, aucune libération n’a eu lieu pour Noël 1952 … et plus aucun convoi n’est annoncé ! Son moral s’en ressent et chaque phrase de sa lettre est empreinte d’une profonde et déchirante détresse : « … on nous a recommandé d’oublier nos familles, de nous considérer comme veufs mais c’est tout de même difficile. Enfin de ton côté, tache de m’oublier, profite de ta jeunesse et lutte pour la Paix… J’espère que notre petit Dominique aura un parrain qui saura remplacer son papa dans son éducation. J’aurais aimé connaitre ses amies mais la vie en a décidé autrement. Pour moi, toute joie est morte. Nous vivons déjà loin du monde des vivants avec la seule consolation de pouvoir lutter pour la Paix. A ce sujet, j’ai pensé à Olivier qui est certainement bien placé pour te conseiller ». Olivier ??? …Olivier n’est autre que leur neveu qui, à l’époque, n’a que 2 ans !!! …Il est donc particulièrement bien placé pour lui prodiguer des conseils.

Geneviève mesure alors pleinement la signification de ce subterfuge et se rappelle du chantage malsain que subissent les prisonniers dans les camps.

Elle comprend qu’elle doit, elle aussi, dans chaque lettre (que le ViĂŞt-Minh ne maquera de lire avant d’être distribuĂ©e) faire Ă©cho aux propos de Jacques, montrer des gages de son adhĂ©sion au camp de la Paix (10), montrer que le “camarade Dop” est sur la bonne voie et que ses propos portent ! Tout est bon pour accĂ©lĂ©rer la libĂ©ration de Jacques, d’autant plus que tout est faux … seul le rĂ©sultat compte !

Geneviève a conscience que le jeu de dupes auquel elle participe Ă  partir de la France est bien plus simple et moins risquĂ© (11) que celui que Jacques doit mener sur place (12). CapturĂ© alors qu’il venait Ă  peine d’arriver en Indochine, ses autocritiques en tant que “criminel de guerre” ne pouvaient ĂŞtre qu’anecdotiques (13)!

L’effroyable rĂ©alitĂ© du quotidien d’un prisonnier limite singulièrement ses options pour survivre, notamment lorsqu’aucun salut n’est Ă  attendre des responsables militaires et politiques de son pays. Il faut alors savoir se “mouiller” personnellement, sans impliquer les camarades, accepter de se salir un peu pour survivre et attendre que son nom figure enfin sur une liste de libĂ©rables. Y avait-il vĂ©ritablement, honnĂŞtement d’autres choix ?

Après la précédente phase dépressive de Jacques qui fait craindre le pire à Geneviève, la lecture de la lettre suivante, datée du 7 mars 1953, est un véritable soulagement : Jacques a repris courage, retrouvé son moral et son ton ironique, évoquant le retour de l’ancien chef du camp (14),

loué pour ses qualités et les activités au grand air, propices à une bonne santé … S’en suit à nouveau une longue diatribe contre la guerre en Indochine, la manifestation de son engagement pour la paix mondiale et pour Geneviève, une exhortation à suivre son exemple. Une nouvelle fois, les judicieux conseils à prendre auprès d’Olivier sont mis en avant … Tout est dit !

Les lettres suivantes semblent être toutes écrites sur un même modèle stéréotypé : « Nous bénéficions de la clémence du président Ho Chi Minh / Nous sommes bien traités / La France mène une guerre colonialiste criminelle et injuste / Il faut lutter par tous les moyens contre cette sale guerre … en rejoignant un mouvement, en soutenant par les votes les partis démocratiques français qui lutte pour la Paix mondiale »… avec toujours des petits éléments, ça et là, qui viennent rappeler, si cela était encore nécessaire, que son rédacteur est sous contrainte.

L’ouverture de la confĂ©rence de Genève, le 26 avril 1954, constitue pour Geneviève une nouvelle raison d’espĂ©rer avec la perspective raisonnable d’un règlement rapide du conflit … Viendra alors la fin des combats … puis la Paix … et enfin la libĂ©ration des prisonniers ! Les dernières lettres de Jacques tĂ©moignent toujours de sa bonne santĂ© et d’un bon moral. Il doit dĂ©sormais tenir encore un jour, encore une semaine, encore un mois, ne pas sombrer si près du but ! Tout semble devoir se jouer Ă  Dien Bien Phu. C’est dĂ©sormais, une question de temps !

Dans sa lettre du 18 mai, Jacques ne mentionne pas la défaite de Dien Bien Phu (15)qui va très vraisemblablement hâter la fin de la guerre ? Il précise simplement qu’il va bien et rien ne compte plus pour Geneviève que cette merveilleuse nouvelle. Jacques ajoute laconiquement qu’« ici la vie continue … ».

La lettre de Jacques du 1er juin 1954 indique néanmoins que « la conférence de Genève a l’air d’évoluer dans un sens favorable. C’est une grande victoire du camp de la Paix mais ne nous laissons pas aller à un optimisme déraisonné, restons vigilants. Peut-être que dans un avenir plus ou moins proche notre famille sera réunie ? ».

Pour Geneviève, il est clair désormais que Jacques, lui-aussi, a visiblement compris que l’issue est proche. Son état d’esprit est rassurant et va lui permettre de tenir, de s’accrocher et d’attendre une libération qui, au fil du temps, était devenue impensable.

Avec la signature des accords de Genève, le 21 juillet 1954, Geneviève s’est faite à l’idée que la libération des prisonniers n’était plus désormais qu’une question de temps. Tenir ! Tenir encore un peu, surtout ne pas flancher si près du but !

Dans sa dernière lettre de prisonnier, datée du 1er juillet 1954, Jacques indique qu’il va bien mais surtout s’abstient pour la première fois de toutes mentions politiques. Il se laisse même aller à évoquer l’arrivée de nouveaux prisonniers qui lui ont montré des photos de voitures nouvellement sorties dont l’esthétisme lui plait beaucoup !

En parallèle des discussions menĂ©es Ă  Genève, une commission militaire (16) s’est rĂ©unie dans le camp de Trung Gia (17)  afin de discuter des modalitĂ©s d’application des accords, notamment celles

concernant l’Ă©change des prisonniers. Commence alors la libĂ©ration des premiers convois avec l’annonce prĂ©alable, sur les ondes de la radio française, des noms de chaque prisonnier libĂ©rĂ©.
Il n’y a plus une seconde à perdre et l’effervescence gagne toute la famille, chacun organisant ses activités afin de pouvoir assurer une écoute permanente de la radio…

Après 4 années interminables sonne enfin l’heure de la liberté pour Jacques dont le nom vient d’être cité à la radio. C’est aussi celle de la délivrance pour Geneviève, libérée à son tour de ses angoisses et de ses cauchemars au cours desquels une issue dramatique avait si souvent été redoutée.

Toutefois, le soulagement et l’euphorie de Geneviève s’estompent brusquement après que la presse ait évoqué l’effroyable état physique de certains prisonniers, mourant d’épuisement à peine libérés.

Première photo du lieutenant DOP après sa libération du camp n°1 en septembre 1954

Fort heureusement pour Jacques, bien qu’il soit épuisé physiquement et vieilli prématurément, il a eu la chance, en dehors de quelques crises de paludisme, de n’avoir jamais été victime de dysenterie (18)  pendant toute la durée de sa captivité.

La lettre datĂ©e du 3 septembre 1954 marque vĂ©ritablement pour Geneviève l’épilogue de cette tragĂ©die. Jacques lui fait alors partager l’ivresse de sa libertĂ© retrouvĂ©e mais aussi la rĂ©alitĂ© de l’enfer qu’il a vĂ©cu au quotidien. Il va devoir dĂ©sormais retrouver sa place et plus que jamais s’acclimater progressivement Ă  une “vie ordinaire”, celle Ă  laquelle il avait tant rĂŞvĂ© en captivitĂ© :

« Libre. Ouf !!! Que te dire, par oĂą commencer ? Je t’embrasse mille et mille fois et serre bien fort Dominique sur mon coeur. Oui, depuis hier 2 septembre 5h00 de l’après-midi, heures locales oĂą j’ai mis les pieds sur un bateau battant pavillon français, j’étais libre, libre. C’est inouĂŻ, incroyable, je ne rĂ©alise du reste que très difficilement la première fois que je revoyais le drapeau français … j’ai pris mon premier repas europĂ©en et j’ai dormi dans un lit fort heureusement très dur … Mon premier plaisir est de t’écrire, t’écrire en pouvant parler, parler de tout librement sans avoir besoin de glisser la phrase “dans la ligne”. Non, le plus Ă©pouvantable ce fut cette politique, cette propagande, ce chantage Ă©hontĂ©. Ce rĂ©gime est Ă©pouvantable, c’est un danger effrayant. Les Viets sont des gens abominables, faux, menteurs, sadiques. Je n’étais pas communiste, tu le sais, mais je ne savais pas exactement pourquoi. Maintenant je le sais… C’est maintenant du passĂ©, je renais Ă  la vie. L’avenir est Ă  nous, ce n’est plus un rĂŞve… Je renais Ă  la vie mais je ne rĂ©alise pas encore pleinement… ».

Jacques et Geneviève doivent encore patienter quelques semaines avant de se retrouver. Après un bref séjour à l’hôpital Lanessan à Hanoï puis une convalescence de 15 jours à Dalat, Jacques est finalement rapatrié par avion vers la métropole.

Il arrive au Bourget le 25 septembre 1954 et peut alors, après 3 ans et 8 mois d’attente, serrer enfin dans ses bras pour la premier fois son fils Dominique.

Dominique, tel que le découvre son père à son retour de captivité en 1954. Son premier cadeau : une voiture de course rouge

Geneviève Dop nous a quitté le 18 octobre 2024 à l’âge de 96 ans. A quelques semaines près, elle n’a malheureusement pas pu prendre connaissance de cet article qui lui était dédié, ainsi qu’à toutes les épouses de prisonniers. C’est grâce à la confiance de ses enfants et aux précisions qu’ils ont bien voulu m’apporter que cet article a pu finalement voir le jour, permettant ainsi de rendre hommage ces épouses dont le comportement exemplaire n’a eu d’égal que celui de leur mari captif.

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1/ 2.600 francs (anciens), soit 26 NF

2/ Environ 2500

3/ 23.939 francs (anciens) sur une solde mensuelle de 106.000 francs.

4/ 16.730 francs (anciens) par mois

5/ Dominique, premier fils de Jacques et Geneviève, est né le 19 janvier 1951. Jacques n’est informé de sa naissance qu’à l’arrivé d’un nouveau prisonnier qui connait sa famille. Il doit cependant attendre novembre 1951 pour recevoir les premières photos de son fils.

6/ CataloguĂ© comme “rouge”, le lieutenant G s’est compromis avec le Viet-Minh, bĂ©nĂ©ficiant d’une libĂ©ration rapide. Par association, Jacques tente de dĂ©montrer son engagement progressiste au commissaire politique du camp qui n’aura pas manquĂ© de lire sa lettre avant de la faire suivre … ou non.

7/ Même si elle se veut ouverte en regroupant de manière équilibrée dans ses engagements toutes les tendances (associatives, syndicales et politiques), l’ACO tend à un engagement ouvrier très fort avec des militants du PCF et de la CGT.

8/ Le Lieutenant Xavier de Villeneuve

9/ 18 morts d’octobre 1950 à février 1952

10/ Formuler par exemple le souhait de voir la France libérée des Américains

11/ Elle sera néanmoins contactée par une femme de prisonnier lui proposant de rejoindre un comité militant pour le retour du C.E.F.E.O en métropole

12/ Le capitaine Cazaux, ex-commandant du 3ème BCCP, figure morale du camp n°1, s’opposa de son vivant à toute compromission avec le Viêt-Minh. Sur le point de mourir (dcd le 09/10/1951), prenant ses responsabilités, il dicta son testament militaire, demandant instamment aux prisonniers de signer désormais les manifestes, pour survivre et témoigner.

13/ Concernant le lieutenant Dop : « il eut le malheur d’écrire qu’il avait Ă©tĂ© pris au cours d’un ” combat loyal”. Quelle horreur ! Des soldats Ă  la solde de colonialistes ne pourraient jamais faire preuve de loyautĂ© au cours d’un combat. Il dut faire une sĂ©vère autocritique » Alexandre Le Merre, “La clĂ©mence de l’oncle Ho, un mensonge meurtrier ” (p.106).

14/ Ky Thu

15/ Jacques fait relire ses lettres au lieutenant Beucler, responsable du “ComitĂ© de Paix et de Rapatriement”. Ayant saisi la psychologie viĂŞt-minh, sa relecture permet bien souvent aux lettres de franchir la censure, demandant notamment Ă  Jacques d’être plus consensuel dans ses Ă©crits !

16/ ComposĂ©e d’une dĂ©lĂ©gation franco-vietnamienne et d’une dĂ©lĂ©gation de l’ArmĂ©e Populaire du ViĂŞtnam (viĂŞt-minh)

17/ 40 km au nord de HanoĂŻ.

18/ Cause principale de mortalité en captivité

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