Témoignage de Mr Jacques DOP

Retranscription de la conférence donnée en 1955 par Monsieur Jacques DOP, à partir de ses souvenirs de lieutenant, arrivé en Indochine en septembre 1950. Muté du 3Úme BEP au 1er BEP, il rejoint la 3Úme compagnie commandée par le capitaine LOTH. Il a alors 27 ans et fait partie des éléments de la relÚve du 1er BEP en Indochine.

Messieurs,

Le Colonel MOUZELLE m’a demandĂ© Ă  mon retour d’Indochine oĂč j’ai passĂ© un peu plus de 4 ans, de vous parler de mon sĂ©jour et de ce que j’ai pu remarquer et apprendre au cours des combats et de ma petite mĂ©saventure.

Pour moi la pĂ©riode de combat n’a pas durĂ© trĂšs longtemps (1 mois et 4 jours), puis ce fut une captivitĂ© de 4 annĂ©es.

Mon expĂ©rience des combats est donc trĂšs courte. Je suis parti en Indochine avec un bataillon de LĂ©gion EtrangĂšre Parachutiste, bataillon spĂ©cialement créé en vue des opĂ©rations en Indochine. Comme vous le savez, la LĂ©gion est une arme d’élite, sĂ»re et solide.

Ce sont tous des engagĂ©s d’au moins 5 ans, souvent mĂȘme des rengagĂ©s, donc des hommes rompus Ă  l’art de la guerre et bien entrainĂ©s.

Il est donc intĂ©ressant d’avoir formĂ© parmi cette troupe des UnitĂ©s parachutistes. Ce qui permettait en 5 ans d’avoir des UnitĂ©s parfaitement entrainĂ©s Ă  ce genre de combats.

Gros avantage si on les compare aux Bataillons d’appelĂ©s Français qui ne font que 18 mois, temps relativement court pour former des combattants spĂ©cialisĂ©s.

Mon unitĂ©, de la valeur d’une Compagnie, fut formĂ©e en AlgĂ©rie et envoyĂ©e au Tonkin en aout 1950 pour assurer la relĂšve du 1er BEP.

La relĂšve de ce Bataillon se faisait en effet par tranches et non en bloc, ce qui avait le gros avantage de conserver Ă  l’intĂ©rieur de l’UnitĂ© des cadres et des hommes ayant dĂ©jĂ  une solide habitude du pays et du genre de combats qu’on y mĂšne.

Lorsque que nous arrivùmes au Tonkin, notre Unité était déjà engagée depuis quelques jours dans la zone frontiÚre pour opérer le repli de la R.C 4.

Nous fĂ»mes Ă  titre d’entrainement rapidement utilisĂ©s pour effectuer des opĂ©rations de police dans le Delta. Mais les Ă©vĂšnements se prĂ©cipitant, nous fĂ»mes consignĂ©s et placĂ©s en Ă©tat d’alerte, prĂȘts Ă  intervenir immĂ©diatement.

Le Commandement avait formĂ© un bataillon d’intervention en adjoignant notre Compagnie Ă  des Ă©lĂ©ments du 3Ăšme Bataillon colonial de commandos parachutistes, unitĂ© qui revenait d’opĂ©rations et Ă©tait en fin de sĂ©jour, donc assez rĂ©duite du point de vue effectif, mais ayant de l’expĂ©rience et une connaissance parfaite du Pays.

​Lorsque je dis que nous Ă©tions prĂȘts Ă  intervenir immĂ©diatement cela veut dire que l’unitĂ© au complet pouvait œ heure aprĂšs rĂ©ception de l’ordre dĂ©coller du terrain d’aviation avec tout son matĂ©riel.

Les prĂ©paratifs d’une opĂ©ration aĂ©roportĂ©e sont, Ă  l’échelon Chef de section tout au moins, un ballet bien rĂ©glĂ©.

Une fois en Ă©tat d’alerte les Chefs de section s’assurent de l’effectif disponible, lui font percevoir l’équipement, l’habillement, les chaussures, les vivres de combat, l’armement, les munitions, vĂ©rifient minutieusement la confection des sacs.

Il ne faut emporter que le nécessaire, le poids et la place jouant un rÎle trÚs important dans les opérations de ce genre. Puis ils vérifient avec non moins de minutie le fonctionnement des armes, la dotation en munitions de chaque homme, le fonctionnement des postes radio et des explosifs.

Ils procĂšdent Ă  la confection des gaines contenaires et Ă  la rĂ©partition par avion et enfin Ă  l’essayage des parachutes.

​Une fois toutes ces opĂ©rations terminĂ©es, l’unitĂ© est rassemblĂ©e et les faisceaux formĂ©s auprĂšs des camions qui doivent nous transporter Ă  la base d’aviation.

AprĂšs l’inspection du Commandant d’unitĂ© un ou plusieurs exercices d’embarquement dans les vĂ©hicules est exĂ©cutĂ©.

Les hommes ont alors repos sur place et commence la longue attente de l’ordre de dĂ©part, viendra-t-il ne viendra-t-il pas ? En attendant, les paquets de cigarettes s’ouvrent nerveusement et se vident rapidement.

​Enfin une estafette arrive avec les ordres, les Officiers sont rassemblĂ©s et les ordres sont donnĂ©s avec les cartes renseignĂ©es et les photos aĂ©riennes de la rĂ©gion oĂč l’on va opĂ©rer.

Un coup de sifflet est donnĂ©, tout le monde embarque et direction le terrain oĂč les avions nous attendent.

C’est ainsi que mon UnitĂ© fĂ»t engagĂ©e le 8 Octobre 1950 pour venir au secours de 9 Bataillons du C.E.F.E.O. commandĂ©s par les Colonels Charton et Lepage, en difficultĂ©s sur la R.C. 4 aprĂšs les replis de Cao Bang et Dong KhĂ©.

​Notre mission Ă©tait de tenir Tath KhĂ© pour permettre la rĂ©cupĂ©ration des dĂ©bris de ces deux colonnes et permettre leur repli.

La mission fĂ»t remplie mais hĂ©las nous ne devions pas rĂ©cupĂ©rer grand monde. Les journaux de l’époque parlĂšrent parait-il de dĂ©sastre. D’un certain point de vue c’en Ă©tait un, nous avions perdus la zone frontiĂšre ; mais le repli Ă©tait prĂ©vu par le Haut Commandement depuis dĂ©jĂ  longtemps.

Cette région étant parfaitement intenable par les effectifs mis en ligne à cette époque.

DĂ©sastre a-t-on dit du point de vue potentiel humain, c’est inexact puisque tous les bataillons engagĂ©s Ă©taient en fin de sĂ©jour.

Donc le C.E.F.E.O n’avait pas à en souffrir du point de vue effectif.

​Pour en revenir Ă  mon unitĂ©, aprĂšs avoir rĂ©cupĂ©rĂ© les dĂ©bris des colonnes Lepage et Charton qui avaient succombĂ© sous le nombre des ennemis bien Ă©quipĂ©s et entrainĂ©s dans des camps en Chine et aprĂšs avoir protĂ©gĂ© le repli de Tath KhĂ©, nous devions rejoindre par la route la piste de Nacham via Langson.

​HĂ©las nous devions tomber sur une grosse coupure et une Ă©norme embuscade au lieu-dit Deo Kath. Ma section reçut pour mission d’occuper un piton et de s’y maintenir pour tenir la route et permettre au reste du bataillon d’effectuer une percĂ©e ou de contourner la rĂ©sistance pour rejoindre la route.

​HĂ©las la rĂ©sistance Ă©tait trop forte pour nous et les renforts ennemis ne cessaient d’affluer et bientĂŽt tout espoir de culbuter ou de contourner la rĂ©sistance nous fĂ»t interdit, l’appui aĂ©rien Ă©tait insuffisant et inefficace. Dans ce Pays du reste l’aviation ne peut ĂȘtre d’un grand secours.

​Il faut connaitre les calcaires de la Haute RĂ©gion du Tonkin pour s’en faire une idĂ©e. Je ne puis mieux comparer cette rĂ©gion qu’à une Baie d’Along terrestre oĂč la mer est remplacĂ©e par une vĂ©gĂ©tation luxuriante pour ainsi dire impĂ©nĂ©trable d’oĂč Ă©mergent des pitons calcaires abrupts couverts Ă©galement de cette vĂ©gĂ©tation tropicale. Un Pays Dantesque.

​Aussi s’enfoncer dans cette rĂ©gion Ă©tait une solution dĂ©sespĂ©rĂ©e, c’était abandonner la route Ă  l’ennemi, c’était pour nous la perspective d’une marche extĂ©nuante avec l’impossibilitĂ© de ravitaillement en vivres et en munitions.

Ce fĂ»t cependant la seule qui s’offrait Ă  nous et je reçus l’ordre de replis que j’exĂ©cutais aprĂšs avoir perdu les Ÿ de mon effectif.

Les Viets ayant attaquĂ© furieusement et nous ayant fait subir un tir trĂšs ajustĂ© d’armes automatiques : F.M, mitrailleuses lĂ©gĂšres, lourdes, et mortiers de 81 et ayant effectuĂ© plusieurs assauts, arrivant en rangs serrĂ©s jusqu’à 15 mĂštres des F.M nous obligeants par 3 fois Ă  nous dĂ©gager Ă  la grenade, laissant de nombreux morts sur le terrain.

Nous dĂ»mes abandonner morts et blessĂ©s Ă©tant dans l’impossibilitĂ© de les transporter.

Ce fût alors pour notre colonne une marche exténuante dans la jungle et les calcaires sous une chaleur torride. Pendant 6 jours nous marchùmes jours et nuit, continuellement harcelés par les Viets.

Rapidement Ă  court de vivres et de munitions, souffrant de la soif et du manque de sommeil, subissant des pertes continuelles dues aux balles ennemies ainsi qu’à la fatigue, c’est l’aprĂšs-midi du cinquiĂšme jour que nous fĂ»mes complĂ©tement encerclĂ©s et nous dĂ»mes former le carrĂ© sur un piton jusqu’à la nuit.

L’ordre fĂ»t alors donnĂ© de se former par petits Ă©lĂ©ments pour essayer, à la faveur de la nuit, de s’infiltrer et passer les lignes ennemies.

​La manƓuvre rĂ©ussit mais hĂ©las en 6 jours dans la brousse nous n’avions pas fait beaucoup de chemin et les Viets par la route nous avaient largement dĂ©bordĂ©s.

Les postes que nous devions rejoindre étaient déjà entre leurs mains et nos petits éléments peu à peu exténués de fatigue et à bout de force tombÚrent entre leur mains.

Voici le bref récit du sacrifice du Ier BEP parut dans un N° de la revue de la Légion EtrangÚre.

Quant aux prisonniers de guerre, nous nous attendions au pire. Mais les Viets, fiers d’avoir capturĂ© un nombre assez Ă©levĂ© d’hommes, dĂ©cidĂšrent de faire des prisonniers.

C’est alors que commence pour nombre d’entre nous une captivitĂ© qui devrait durer 4 longues annĂ©es.

​Avant de vous parler de cette pĂ©riode, je voudrais en rassemblant des souvenirs de conversations avec des camarades qui, mieux que moi purent participer Ă  de nombreux combats, ainsi qu’à partir de mon expĂ©rience personnelle, tirer les enseignements suivants :

​Le gros handicap pour nous troupes d’interventions Ă©tait :

1- La méconnaissance du Pays, je veux dire des pistes. Le manque de guides, les photos aériennes ne donnant pour ces régions aucun renseignement positif.

2- La lourdeur de nos colonnes qui étaient liées à la route.

3- Ce qui définit le mot « lourdeur » : notre équipement et notre nourriture. Nous avons pu constater en effet que le soldat Viet est beaucoup plus léger.

Son équipement est le  suivant :

Sur lui :

– 1 casque lĂ©ger en feuilles de latanier

– 1 pantalon de cotonnade

– 1 chemise de cotonnade

– Quelques fois un petit flottant qui remplace le slip ou le short

– 1 paire de sandales dont la semelle est taillĂ©e dans de vieux pneus d’autos et les laniĂšres faites en vieilles chambres Ă  air. Cette chaussure si j’ose m’exprimer ainsi est la plus pratique et la mieux adaptĂ©e que nous ayons pu connaitre et expĂ©rimenter.

Dans son sac : tout d’abord le sac est extrĂȘmement lĂ©ger, en toile kaki contenant :

– Une moustiquaire

– Une petite couverture en duvet

– Une chemise et un pantalon de rechange

– Un maillot de corps

– Souvent un grand carrĂ© en nylon impermĂ©able extrĂȘmement lĂ©ger

– Un quart pour boire, rarement un bidon, pas de gamelle.

Comme nourriture la boule de riz dans un petit sac en toile pour la journée, 1kg 200.

Dans un sac Ă©galement en toile et en forme de boudin gĂ©nĂ©ralement placĂ© autour du corps, 3 Ă  4 jours de riz cru reprĂ©sentant un poids total de​1kg200 Ă  1kg500, plus une petite rĂ©serve de sel, d’environs 15 gr par jour.

Cette nourriture trĂšs frugale leur est suffisante pour tenir et offre de trĂšs gros avantages.

Pendant 4 ans nous l’avons expĂ©rimentĂ©, avec la diffĂ©rence qu’un europĂ©en a besoin pour vivre de 800 gr de riz par jour au lieu de 600. Les avantages d’une telle nourriture sont les suivants :

1- Poids minimum

2- Grande digestibilitĂ©, aucune lourdeur d’estomac, aucun risque d’insolation due Ă  une digestion pĂ©nible suivie de congestions

3- Evite le besoin de boire. 800 gr de riz cru donnant 1kg600 de riz cuit, donc ayant absorbĂ© une Ă©norme quantitĂ© d’eau. Nous avons avec ce rĂ©gime fait des marches de 35 km avec un chargement de 30kg en plein soleil aux mois les plus chauds de l’annĂ©e.

De cette façon les colonnes sont extrĂȘmement lĂ©gĂšres, ne sont plus liĂ©s Ă  la route et ont une grande autonomie ainsi qu’un rayon d’action Ă©tendu.

Évidemment il faudrait que nos troupes s’habituent Ă  ce genre de vie, qui ne peut nĂ©anmoins durer trop longtemps, mais au moins pendant le temps des opĂ©rations.

De plus l’allĂ©gement en Ă©quipement,  vivres et habillement permettraient une augmentation de la dotation en munitions.

Il m’est difficile Ă  mon Ă©chelon de tirer d’autres conclusions et enseignements, ainsi vais-je passer Ă  la 2e partie de ma causerie : la pĂ©riode de captivitĂ©.

Depuis que je suis libĂ©rĂ©, bien souvent on m’a posĂ© la question : « avez-vous Ă©tĂ© torturé ? ». Je ne puis que rĂ©pondre que nous n’avons Ă©tĂ© l’objet d’aucuns sĂ©vices caractĂ©risĂ©s ; mais j’ajoute Ă  cela que nous avons Ă©tĂ© faits, en 1950, 3000 prisonniers et 2 ans aprĂšs il y avait eu 2200 morts.

DÚs notre capture, nous avons étés dépouillé de tous papiers, couteaux, crayons, montres, bijoux, ceinturons, glace, puis aprÚs une interminable route attachés les uns aux autres envoyés sur les camps de la frontiÚre de Chine.

Les Officiers furent mis Ă  part dans le mĂȘme village que la troupe, logĂ©s chez l’habitant, faisant notre cuisine nous-mĂȘme.

Ce régime ne dura que peu de temps et nous fûmes changés de village avec interdiction de faire la cuisine.

Pendant une pĂ©riode d’environs 8 mois nous fĂ»mes sĂ©questrĂ©s dans des Kha nha empilĂ©s Ă  une quinzaine par piĂšce. Interdiction de parler aux camarades des chambres voisines sous peine de sanctions qui Ă©taient de plusieurs jours d’étable Ă  buffle.

L’emploi du temps Ă©tait le suivant :

– RĂ©veil 5 heures (on se demande pourquoi). Nous devions alors nettoyer notre logement, puis appel, un Viet passait dans les chambrĂ©es pour nous compter, aprĂšs œ heure de baignade dans une petite riviĂšre d’eau croupissante oĂč se baladaient tous les canards du village et Dieu sait s’il y en a dans ce Pays.

Puis nous revenions dans nos chambrĂ©es et on attendait la soupe : environs 500gr de riz bouilli Ă  l’eau et une soupe, un plein seau, Oh ! ça il y en avait, un plein seau d’eau, plus ou moins bouillie, dans laquelle nageaient des Ă©pluchures de patates douces. Ce maigre repas absorbĂ© nous attendions celui du soir. Nous ne pouvions rien faire d’autre n’ayant ni couteau, ni ficelles, ni papier, ni crayon, ni cartes, rien, absolument rien.

Nos histoires, des uns et des autres, ayant Ă©tĂ© racontĂ©es dans leurs formes romancĂ©es puis dans leurs formes revues et corrigĂ©es, nous les connaissions par cƓur.

MĂȘme pas Ă  discuter sur la composition du menu du soir puisque c’était le mĂȘme que celui du matin ; de la veille et du lendemain.

Aucune nouvelle, pas de lettres, encore moins de colis
 traitĂ©s comme des bĂȘtes, les Viets ne voulaient mĂȘme pas que nous nous interpellions par nos grades, « vous ĂȘtes de ex-Officiers » disaient-ils, mais ils n’obtinrent jamais satisfaction Ă  ce sujet.

Un beau jour, la mĂ©thode changea et ce fĂ»t l’ùre du travail forcĂ©, corvĂ©es de bois extĂ©nuantes, corvĂ©es de riz, Ă  25 et 30 km du camp, corvĂ©es exĂ©cutĂ©es pieds nus avec 25kg au moins sur le dos et pas grand-chose dans l’estomac.

Nous changions souvent de camp, toujours aussi mal logés, un espace de 50 à 60 cm par homme pour dormir sur un plancher aux planches souvent disjointes.

L’hiver nous souffrions du froid, l’étĂ© des moustiques. Puis vint dans le camp un Commissaire politique qui nous fit un grand laĂŻus nous prĂŽnant les beautĂ©s du rĂ©gime, voulant nous montrer notre erreur criminelle de combattre pour le camp capitaliste et impĂ©rialiste.

Le discours nous fĂ»t fait au cours d’une rĂ©union spontanĂ©e, c’est-Ă -dire que nos gardes Ă©taient venus nous chercher dans nos chambrĂ©es puis rassemblĂ©s colonne par 3 et conduits sous bonne escorte au lieu de rĂ©union, lequel Ă©tat solidement gardĂ© par une compagnie avec F.M., mitrailleuses et mĂȘme mortier de 81 en batterie.

C’est dans cette chaude ambiance remplie de spontanĂ©itĂ© que pour la premiĂšre fois on nous traita de camarades et que ‘l’on nous dit la possibilitĂ© en Ă©voluant politiquement, d’une libĂ©ration anticipĂ©e sous conditions.

Mais nous n’étions pas encore mĂ»rs et ils n’eurent aucun rĂ©sultat.

La vie repris mais nous nous affaiblissions un peu plus tous les jours, la maladie faisait des ravages de plus en plus. Le nombre des malades était impressionnant et les valides étaient squelettiques, moralement nous étions trÚs bas et nous nous rendions compte que dans un délai plus ou moins long nous finirions tous par trépasser.

Physiquement et moralement nous Ă©tions trĂšs bas, sans aucune nouvelle de l’extĂ©rieur, continuellement rabaissĂ©s par les Viets, subissant des vexations continuelles.

Enfin un jour le Commissaire politique revint, c’était prĂšs d’un an aprĂšs notre capture. Il recommença son baratin, nous demanda de signer un manifeste sur la CorĂ©e, mon Dieu ce n’était pas trĂšs important, d’un commun accord tout le monde signa, on nous parla alors de libĂ©ration. Nous ne savions pas que le doigt Ă©tait pris dans l’engrenage et qu’il serait trĂšs difficile de ne pas y passer tout entier.

Ce que nous avions gagnĂ© ce fĂ»t tout de mĂȘme une amĂ©lioration matĂ©rielle. Mais ce fĂ»t pour nous et jusqu’à la fin de notre sĂ©jour la pĂ©riode politique qui s’ouvrait.

Ce fĂ»t tous les jours des sĂ©ances dites d’informations de plusieurs heures que nous devions subir. Je me rappelle du titre d’une de ces toutes premiĂšres sĂ©ances : « le soldat français Ă  la croisĂ©e des chemins ». Elle eut lieu l’aprĂšs-midi et dura 3 heures. Trois heures d’inepties, d’idĂ©es fausses oĂč nous Ă©tions bafouĂ©s, oĂč la France n’avait jamais rien fait de bien dans ces colonies.

A l’issue de la sĂ©ance, le Chef de camp, car c’était lui ou son adjoint qui prĂ©sidait ce genre de sĂ©ance, tous leurs cadres parlaient Français Ă©tant tous de culture Française, Ă©levĂ©s dans les LycĂ©es et universitĂ©s de Saigon, HanoĂŻ voire mĂȘme Paris ou Bordeaux.

Le Chef de camp, dis-je, nous posa par écrit, car pour la circonstance on nous donna papier et crayon, des questions auxquelles il fallait répondre par écrit pour le lendemain aprÚs en avoir discuté dans les chambres et par groupe le soir.

Le soir, la discussion eut lieu et fĂ»t mĂȘme animĂ©e et nous rĂ©pondĂźmes aux questions en dĂ©nonçant les erreurs. Qu’avions nous fait là !

Le lendemain,  le Chef de camps nous traita plus bas que terre et nous dit que nous n’avions rien compris et que surtout nous ne savions pas discuter Alors il reprit pendant 3 ou 4 heures la mĂȘme sĂ©ance que la veille et posa les mĂȘmes questions.

Nous en rediscutĂąmes mais nous rĂ©pondĂźmes cette fois avec plus de diplomatie en Ă©tant d’accord sur certains points mais cependant
 toutefois
 etc, etc.

Le Chef de camp ouvrit alors la séance le sourire aux lÚvres, était-il vrai ou faux ? Ces gens-là sourient tout le temps mais ne rient jamais.

Il nous fĂ©licita d’avoir mieux discutĂ© puisque sur certains points nous Ă©tions d’accord avec lui-mĂȘme, et puis ce fĂ»t une semonce terrible avec un air mĂ©chant et cruel qui celui-lĂ  Ă©tait bien vrai.

Nous ne savions quand mĂȘme pas bien discuter puisque nous avions encore Ă©normĂ©ment d’idĂ©es erronĂ©es.

Et pour la 3e fois la sĂ©ance porta sur le mĂȘme sujet que la veille et l’avant-veille, suivi des mĂȘmes questions.

Ce soir-lĂ , il n’y eu pas de discussions dans les chambres et nous tombions d’accord sur tous les points avec leur baratin. Nous avions appris que la discussion Ă©tait impossible en pays communiste.

Nous eûmes cependant de longues théories sur la maniÚre de mener une discussion, je dirais plus exactement de diriger car sous ce régime de liberté tout est dirigé.

C’est tout de mĂȘme un art que je ne soupçonnais pas et qui est minutieusement dĂ©fini.

Nous reçûmes alors des brochures tracts de propagande de toutes les démocraties populaires : URSS, Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie, Pologne, Chine.

Toutes exactement emploient jusqu’au mĂȘme vocabulaire, toutes Ă  la gloire du rĂ©gime. Nous eĂ»mes aussi 4 ou 5 romans russes et nous pĂ»mes apprĂ©cier la littĂ©rature et la poĂ©sie dirigĂ©es.

Pendant un an tous les poĂštes et Ă©crivaines Russes ne glorifient que l’excavateur Ă  patins, une merveille de l’industrie lourde mis au service du chantier Don-Volga ou d’un autre.

Nous avions aussi la chance de recevoir des journaux Français, l’HumanitĂ© et Lettres Françaises vieux de 5 ou 6 mois minimum.

Les Viets peu Ă  peu organisĂšrent la vie au camp sur le modĂšle d’une petite RĂ©publique Populaire DĂ©mocratique, bien entendu Ă  leurs ordres.

Ils faisaient leur petit Moscou. Il fallut procĂ©der Ă  l’élection d’un ComitĂ© politique dit de « Paix et de rapatriement ». Les candidats furent Ă©lus Ă  l’unanimitĂ© grĂące au petit travail d’explication auquel le Commissaire politique s’était livrĂ©.

On nous faisait toujours miroiter une libĂ©ration, si nous la mĂ©ritions, pour cela il fallait Ă©voluer, c’est-Ă -dire ĂȘtre bon Ă©lĂšve en politique, au travail, etc, etc.

Il y eu des pĂ©riodes d’émulation pour le travail avec l’élection du meilleur Stakhanoviste, suivie de l’émulation pour l’hygiĂšne, on nous a appris Ă  nous tenir propre sans savon ni brosse Ă  dent ni rasoir, bref, une pĂ©riode d’émulation en suivait une autre, j’oubliais l’émulation politique.

Avec cela nous n’avions pas une seconde de tranquillitĂ© la pĂ©riode d’émulation s’ouvrait et se clĂŽturait par un meeting, banderoles slogan affichĂ©s ou criĂ©s avec enthousiasme. Je m’en rappelle un au sujet de l’hygiĂšne :

Une voix : – A chaque mouche

Le chƓur des assistants : -La mort vous touche !

Des portraits étaient affichés, ceux des grands hommes de ce monde : Staline, Mao Tsé Toung, Ho Chi Minh.

Il y avait des discours entrecoupĂ©s de chants et d’applaudissements spontanĂ©s sur ordre du surveillant gĂ©nĂ©ral.

Une tribune libre Ă  laquelle pouvaient prendre la parole les PG Ă©voluĂ©s aprĂšs avoir soumis un jour Ă  l’avance leur speech Ă  la censure Viet.

Il y eu alors dans le camp une maladie qui se mit Ă  sĂ©vir : la libĂ©rite. Certains d’entre nous n’en pouvant plus se mirent Ă  jouer le jeu c’est-Ă -dire Ă  publier des Ă©crits dans des journaux muraux, Ă  prendre la parole aux tribunes libres.

Alors ils étaient classés comme évolués et se voyaient confier les postes de chef de groupe.

Le camp dans son ensemble jouait ou arrivait à jouer plus ou moins bien le jeu lorsque naquit l’ùre de la critique et autocritique.

C’est une arme terrible dans les mains de celui qui dĂ©tient l’autoritĂ©. En effet il est dit dans le prĂ©ambule que la critique doit toujours ĂȘtre faite dans un but constructif et sans animositĂ©.

Que le critiquĂ© doit accepter la critique amicalement et en tire profit pour se corriger et se perfectionner. Il doit alors procĂ©der Ă  son autocritique, c’est-Ă -dire reconnaĂźtre publiquement ses erreurs et promettre de s’amender et se corrigeant et en suivant les conseils qui viennent de lui ĂȘtre donnĂ©s.

Donc avec ce systĂšme si quelqu’un vous critique, et gĂ©nĂ©ralement ce quelqu’un est trĂšs bien en cours auprĂšs du pouvoir dirigeant, il ne vous reste plus qu’à accepter la critique et Ă  faire votre autocritique si vous ne voulez pas passer pour une vipĂšre lubrique, rĂ©actionnaire qui ne veut accepter aucun conseils amicaux et constructifs ayant pour but de vous aider Ă  Ă©voluer dans le bon sens.

Donc si vous vous autocritiquez en reconnaissant les faits qui vous sont reprochĂ©s (faits qui peuvent trĂšs bien ĂȘtre inexacts) et en promettant de vous corriger, dĂšs cet instant vous ĂȘtes pris, vous avez avouĂ©, c’est notĂ© et bien notĂ©.

Et pourtant une autre solution eut Ă©tĂ© pire tout au moins dans l’immĂ©diat.

C’est ainsi que des camarades qui s’étaient mis en vedette dans l’espoir d’une libĂ©ration furent amenĂ©s Ă  formuler des critiques vis-Ă -vis  des divers Ă©lĂ©ments de leur groupe, puis peu Ă  peu pris dans cette machine infernale, furent amenĂ©s Ă  faire quelques malpropretĂ© pour, Ă  de rares exceptions, ĂȘtre libĂ©rĂ©s par anticipation.

En quatre ans les discours politiques que nous dĂ»mes ingurgiter changĂšrent souvent de ton, arrivant jusqu’à se contredire, du moins le semblait-il Ă  nos yeux de Capitalistes ImpĂ©rialistes car en rĂ©alitĂ© il en est tout autrement pour le parfait marxiste.

Il faut avoir recours pour cela Ă  la dialectique et Ă  la thĂ©orie de l’évolution.

Je dis blanc aujourd’hui et noir demain, mais je n’ai jamais menti ni mĂȘme pour ĂȘtre moins entier travesti la vĂ©ritĂ©, tout cela est fonction des circonstances, du temps et du lieu.

Pendant cette longue période ce fut pour notre camp le régime de la douche Ecossaise.

Un beau jour nous Ă©tions jugĂ©s comme Ă©voluĂ©s et aptes Ă  ĂȘtre libĂ©rĂ©s, nous entrevoyons alors la possibilitĂ© de fuir cet enfer et retrouver la libertĂ© mais le lendemain nous n’étions plus que des mercenaires rĂ©actionnaires et tortionnaires Ă  la solde des capitalistes impĂ©rialistes.

S’évader Ă©tait une aventure quasi impossible qui fut tentĂ©e plusieurs fois et a toujours Ă©chouĂ©.

Un chef de camp un peu intelligent nous dit un jour « ici dans ce camp, dans cette rĂ©gion, vous n’ĂȘtes pas prisonnier des sentinelles mais de votre peau. »

C’était exact, nous devions rester lĂ  et jusqu’à quand ?

Peu avant l’armistice, un Commissaire politique nous avait prĂ©venus : « mĂȘme s’il y a un armistice, nous ne sommes nullement obligĂ©s de vous rendre.

Nous ne vous rendrons que lorsque vous serez Ă©voluĂ©s et nous ne sommes pas pressĂ©s, nous y mettrons 5 ans, 10, 20 s’il le faut », douce perspective d’autant que pour ma part je n’ai jamais pu arriver Ă  savoir quand on Ă©tait classĂ© “Ă©voluĂ©” et ce qu’il fallait faire exactement pour en arriver Ă  ce stade.

C’est aussi avec une joie immense que le 2 Septembre 1954, nous retrouvions la libertĂ© lorsque nous mĂźmes le pied sur les bateaux battant pavillon français, venus nous chercher à Vietry.

Aussi aprĂšs ces 4 longues annĂ©es, on ne peut nous demander d’aimer ce peuple ou plus exactement les ressortissants de ce rĂ©gime.

Aussi est-il pĂ©nible de voir qu’à Bordeaux salle de l’Aiglon, place Puy Pollin pour la fĂȘte du TĂȘt tous les vietnamiens de Bordeaux Ă©taient rĂ©unis autour des portraits d’Ho Chi Minh et du drapeau rouge Ă  Ă©toile jaune et que debout l’assemblĂ©e chantait l’Internationale, suivie de discours extrĂȘmement tendancieux.

Vraiment la France est le Pays de la Liberté.

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