Les disparus de la guerre d’Indochine : une comptabilité problématique, voire impossible ?

Lieutenant-colonel (r) Philippe Chasseriaud, président Île-de-France ANAPI.

Figure 1. – Libération des prisonniers mise en scène par le Viêt-Minh. (Archives de l’ECPAD).

Le 21 juillet 1954, les accords de Genève viennent mettre un terme à une guerre commencée huit ans plus le tôt, le 19 décembre 1946. Une guerre qui, pour une bonne partie de l’opinion française, est avant tout une guerre sans intérêt, lointaine se déroulant à l’autre bout du monde et à la marge des préoccupations immédiates1 des Français. Cette guerre devient, à partir de 1950, avec la guerre de Corée, un nouveau front de la guerre froide où, par procuration, les États-Unis d’un côté, la Chine et l’Union soviétique de l’autre, se livrent une lutte sans merci… Elle est aussi, ne l’oublions pas, pour l’état du Vietnam et des royaumes du Cambodge et du Laos, nouvellement indépendants2, un combat désespéré contre la poussée du communisme dans la région. En dehors de la libération de quelques rares convois3, fortement médiatisée par le Viêt-Minh tout au long de la guerre, dans une ambiance parfois carnavalesque, ce n’est qu’après les accords de Genève que le processus de libération des prisonniers s’enclenche véritablement (Fig.1).

  1. L’Association Nationale des Anciens Prisonniers Internés Déportés d’Indochine (ANAPI) a été créée en 1985 par d’anciens prisonniers rescapés des mouroirs viêt-minhs. Ses objectifs ont été, tout d’abord, d’identifier et de regrouper les anciens prisonniers-internés-déportés détenus par les Japonais, le Viêt-Minh et les Chinois, afin de faire valoir leurs droits auprès des pouvoirs publics. Ces objectifs ayant été atteints, l’ANAPI veille aujourd’hui à entretenir la mémoire de ces prisonniers, notamment en rétablissant la vérité historique concernant leurs effroyables conditions de détention particulièrement mortifères.

     

  2. La suppression définitive des tickets de rationnement pour le pain n’intervient que le 1er février 1949, le 1er décembre 1949 pour le sucre, l’essence et le café. Officiellement, le rationnement reste en vigueur jusqu’au 1er juin 1952.

  3. 1950 pour le Vietnam, 1953 pour le Laos et le Cambodge.

  4. La première libération officielle intervient le 23 septembre 1950 avec l’échange de 33 prisonniers viêt-minhs contre 25 prisonniers français. Robert Bonnafous, Les prisonniers français dans les camps du Viêt-Minh, 1945-1954, Paris, Éditions des écrivains, 1985, p. 50.

Toutefois, dès la mi-septembre 1954, le flux de prisonniers restitués par le Viêt-Minh commence à se tarir. Le 15 octobre, un ultime convoi, comprenant 38 Européens1 dont 2 légionnaires et 112 Nord-Africains, est embarqué par la marine française à Sam Son. Dès lors, le général Ely, qui a remplacé le général Navarre comme commandant en chef en Indochine, peut mesurer par un macabre décompte l’étendue de la tragédie qui s’est jouée : 11 901 prisonniers du Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient (CEFEO) sont présumés disparus, auxquels il convient d’ajouter les 14 060 autochtones des Forces Terrestres en Extrême-Orient (FTEO) et les 14 324 des Forces Armées Vietnamiennes (FAVN)1, soit au total 40 285 portés disparus2 (Tab. 1).

1 Parmi ces derniers se trouvent 6 civils (1 femme et 5 hommes), missionnaires capturés au Laos.

Tableau 1.– Situation des disparus en octobre 1954. (Robert Bonnafous, Les prisonniers français…, synthèse des tableaux, op.cit., p. 216-217).

Ce lourd bilan reflète-t-il la réalité du terrain ou bien l’incapacité d’une administration dépassée à pouvoir statuer sur la nature exacte de ses disparus ? Il convient tout d’abord de prendre avec beaucoup de précaution le bilan concernant les « autochtones »1, tant il vrai qu’il a été difficile de collecter, puis de recouper les informations les concernant : séparés des autres prisonniers, pour beaucoup d’entre eux, la capture a souvent marqué la fin de leur existence. Pour ceux ayant échappé à une exécution sommaire, ils ont ensuite dû subir une rééducation particulièrement sévère, les conduisant par la suite, soit à un enrôlement de force dans l’armée viêt-minh, soit au maintien en captivité de très nombreuses années, parfois bien après la fin de la guerre2. Pour ce qui est des autres disparus du CEFEO, les autorités civiles et militaires peinent à statuer administrativement sur la notion de « disparu », d’autant plus qu’elles sont confrontées à un adversaire refusant à la Croix Rouge tout recensement des prisonniers tombés entre ses mains. Voyons à présent les raisons de ce véritable imbroglio administratif induit par le cadre spécifique de la guerre d’Indochine et une administration inadaptée à la gestion d’une situation totalement inédite.

Déserteur ou prisonnier ?

Lorsqu’un militaire est marqué absent à l’appel du matin, dès le lendemain, il est considéré en « absence sans autorisation ou irrégulière ». En temps de guerre et à l’étranger, à l’expiration de 3 journées d’absence irrégulière, le militaire est alors déclaré « déserteur ». Dans le cas d’une désertion avérée, l’intéressé aura parfois eu une attitude ou des propos annonciateurs auprès de ses camarades, pouvant même laisser un mot et emportant avec lui quelques effets personnels …

6. Armée nationale vietnamienne créée à partir de 1949.

7. Robert Bonnafous, Les prisonniers français…, op.cit., p. 216-217.

8. Essentiellement vietnamiens, dans une moindre mesure, laotiens et cambodgiens.

9. Tel fut le cas du lieutenant-colonel Huynh, officier français, d’origine vietnamienne. Saint-Cyrien, ancien aide de camp du général de Lattre, il est fait prisonnier le 10 avril 1953 à la tête d’une unité de l’armée vietnamienne. Il ne sera libéré qu’en 1976. Ba Xuan Huynh, Oublié 23 ans dans les goulags Viêt-Minh, Paris, L’Harmattan, 2004.

quand il ne s’agit pas de son arme elle-même. De nombreux tracts1 (Fig. 2) distribués à la volée dans les rues, accrochés aux barbelés des postes ou aux arbres jalonnant les itinéraires de patrouille viennent inciter les soldats à la désertion. Ce discours est également relayé par des Vietnamiennes fréquentant les bars à soldats.

Figure 2. – Tract d’incitation à la désertion. (© Coll. Chasseriaud).

La chose est beaucoup plus complexe lorsque l’absence est constatée après un combat (désertion face à l’ennemi) une fois que les morts et les blessés ont été relevés. S’agit-il alors d’un prisonnier, d’un déserteur qui choisit ensuite de rallier1 l’ennemi … ou tout simplement d’un corps qui n’a pu être retrouvé2 ? Concernant les déserteurs, dans un premier temps, le commandement français ne s’est pas véritablement embarrassé de scrupules dans sa décision hâtive de considérer « tout disparu, dont l’état de prisonnier ne peut être confirmé, comme présumé déserteur ». Une fois les situations éclaircies (souvent à la fin de la guerre), un jugement sera alors nécessaire pour disculper les intéressés et rétablir l’honneur de ceux qui étaient en définitive captifs ou morts en captivité.

10. Ces tracts sont réalisés par le Dich Van, organe en charge de l’action psychologique au sein duquel sont présents des membres du Parti communiste français.

11. Il devient alors, selon l’expression consacrée un « rallié ».

12. Tombé dans une faille du terrain, enseveli dans la boue d’un arroyo, victime d’un tir au but d’une arme lourde dont les morceaux de corps éparpillés ont ensuite été dévorés par des bêtes sauvages … ?

Le Viêt-Minh n’est pas un belligérant officiel (on parle parfois de « rebelle ») et qui refuse obstinément l’accès de ses camps à la Croix-Rouge, considérée comme une « officine d’espionnage des Impérialistes, à la solde des Américains ». Par ailleurs, celles-ci peinant à trouver des interlocuteurs du Viet-Minh, il lui est donc impossible d’établir et d’actualiser le nombre exact des prisonniers. Il convient également de noter que pour le Viêt-Minh, la prise en compte du statut de prisonnier est également un fait nouveau qui ne sera que très tardivement et progressivement pris véritablement en compte.

Au tout début de la guerre d’Indochine en décembre 1946, le Viêt-Minh ne fait généralement pas de prisonnier. À cette époque, il s’agit encore d’une troupe hétéroclite mal structurée, mal équipée, mal encadrée, limitée à des actions de guérilla1. En nomadisation permanente, elle ne peut s’encombrer de prisonniers qu’il va falloir garder et nourrir. Une directive du commandement viêt-minh2 est d’ailleurs très explicite à ce sujet : « les relâcher immédiatement après leur avoir fait connaître, sur les lieux du combat même, les buts que nous poursuivons et pour les cadres, les exécuter après interrogatoires. Les prisonniers déjà détenus peuvent être exécutés uniquement en cas de danger immédiat ». Autant dire que lorsque de simples soldats sont capturés par des milices provinciales, ces derniers ont peu de chance de voir appliquer ces directives et tous sont finalement exécutés. Néanmoins, quelques rares prisonniers ont parfois été « conservés » pour leurs compétences sur un système d’arme ou sur des moyens de transmission, utiles à la formation du Viêt-Minh (utilisation et/ou réparation de matériels récupérés, parfois endommagés). Les prisonniers ont alors la possibilité de rallier le Viêt-Minh ou bien, s’ils ne sont pas échangés ou monnayés rapidement, de finir par mourir d’épuisement ou des suites de mauvais traitements.

Tout change avec le début de la guerre de Corée (25 juin 1950) qui va constituer pour la Chine le théâtre d’une vaste expérimentation de rééducation idéologique des prisonniers de guerre américains. Les Chinois ont pris conscience que, loin d’être un fardeau, un prisonnier pouvait devenir, sous certaines conditions, un outil vivant de propagande. Or, ce que fait le « grand frère chinois » est copié sans tarder par le « petit frère Viêt-Minh ». Pour ce dernier, l’objectif est simple : convertir les prisonniers au bienfondé de son combat pour l’indépendance

13. Formation dispensée par l’Office of Strategic Services (OSS) pour lutter contre les Japonais, réorganisé à partir de 1946 pour devenir la CIA.

14. Note du commandement viêt-minh datant du second semestre 1948, interceptée par les services de renseignements français.

et inoculer le virus de la guerre révolutionnaire aux prisonniers dits « colonisés »1 servant au sein du CEFEO. Il lui manque toutefois l’essentiel : des prisonniers.

L’occasion lui en est donnée après le désastre de la RC4 en octobre 1950 par un afflux massif de prisonniers2 où plusieurs bataillons ont été engloutis. Entre les morts et les prisonniers, environ 4 800 hommes manquent à l’appel. Pour éviter tout risque d’épidémie, le Vietnam procède en urgence à la crémation des corps, repartis en d’innombrables bûchers qui se consument pendant des jours. N’ayant pas été recensés nominativement avant leur crémation, ces « morts au combat » viennent ainsi mécaniquement grossir le nombre des disparus.

Un recensement nominatif des prisonniers tardif côté Viêt-Minh et une identification des prisonniers souvent aléatoire côté français

Les prisonniers, survivants en sursis1, prennent alors la route de la captivité sans même parfois avoir été identifiés nominativement. Seul semble compter dans un premier temps pour le Viêt-Minh le quantitatif et le qualitatif (grade/fonctions, formation, unités spécialisées …). Cette première discrimination résulte de l’expérience chinoise acquise en matière de lavage de cerveau, établissant un lien entre le « statut » d’un individu et le temps nécessaire à sa conversion2. Ce n’est qu’une fois arrivé à destination que le Viêt-Minh va alors généraliser l’enregistrement nominatif de ses prisonniers. Ceci tient au fait qu’au cours de la seconde phase de son endoctrinement, le prisonnier doit faire une autobiographie (écrite ou orale) dont les éléments sont ensuite transmis aux cellules du PCF de son lieu de résidence pour vérification mais aussi

15. Nord-Africains et Africains.

16. Entre 2 500 et 300 selon les sources.

17. Le taux de mortalité des prisonniers a été bien souvent supérieur sur la route de la captivité que lors de la captivité elle-même, notamment pour les prisonniers de Dien Bien Phu. William Schilardi, ancien du 8ème Choc, en témoigne : « Dans mon groupe de marche au départ de Dien Bien Phu, nous étions 35. Au bout de 4 semaines de marche, nous n’étions plus que 5 à l’arrivée au camp 70 » (entretien avec l’intéressé en octobre 2024).

18. Entre 6 à 9 mois pour un homme de troupe, 12 à 18 mois pour un sous-officier, plusieurs années pour un officier.

pour collecter toutes informations sensibles1 le concernant, susceptibles de hâter sa « conversion ».

Au cours des premières années de la guerre d’Indochine, faute d’avoir des informations actualisées via la Croix-Rouge, les autorités en sont réduites, la plupart du temps, à s’appuyer sur les quelques témoignages, relativement rares, de prisonniers évadés ou libérés, sur la signature d’un prisonnier au bas d’un manifeste ou d’un courrier parvenu à la famille2. Ce n’est qu’à partir du 15 janvier 1952, avec la création de l’Office du prisonnier, voulue par le général de Lattre, qu’un véritable travail d’investigation va être systématisé à grande échelle. Toutes les informations recueillies auprès des prisonniers et otages civils libérés vont alors être croisées avec celles des états-majors, des services spécialisés du renseignement et de la Croix-Rouge. Ainsi, le 4 novembre 1952, l’Office du prisonnier établit le premier recensement officiel des prisonniers militaires du CEFEO (incluant les autochtones) et des otages civils, soit 22 244 militaires et 584 civils3.

Pour les familles, au-delà de l’attente insoutenable provoquée par l’absence de nouvelle d’un proche, la reconnaissance officielle du statut de « prisonnier » est impérative car indispensable à la perception de la délégation de solde4. Cette procédure, véritable parcours du combattant face à une administration tatillonne, n’ayant par ailleurs jamais été confrontée à ce type de situation, entraine très souvent une grande précarité financière dans les familles de prisonniers.

Tous les prisonniers, encore en vie au moment du cessez-le-feu, ont-ils bien été libérés après les accords de Genève ?

La restitution des derniers prisonniers, dans un état de quasi-moribonds (Fig. 3 & 4) et les témoignages sur leur condition de captivité justifient alors amplement aux yeux du

19. Une épouse volage, un enfant ou un parent gravement malade…

20. Entre 1950 et 1954, l’épouse du lieutenant DOP, prisonnier au camp n°1, a ainsi reçu 13 lettres de son mari.

21. Robert Bonnafous, Les prisonniers français…, op.cit., p. 64.

22. Pourcentage de la solde versé en France aux ayants droits et fixé par le militaire avant son départ pour l’Indochine. Au bout de 3 mois de disparition, si l’état de prisonnier n’est pas reconnu, son versement est interrompu.

commandement français un taux de mortalité aussi effroyable1 mais également l’acceptation d’un aussi grand nombre de disparus, sans avoir à se poser davantage de questions.

Figures 3 & 4 – Délabrement physique extrême des prisonniers libérés. (Archives de l’ECPAD).

La guerre d’Indochine étant désormais terminée, le sort des disparus du CEFEO devient alors secondaire, quant à celui des disparus des États associés1, il s’agit désormais d’une « affaire entre Vietnamiens »2. Mais comment pourrait-il en être autrement avec une opinion publique désormais focalisée sur les événements qui se déroulent à présent de l’autre côté de la Méditerranée3 car, contrairement à l’Indochine, l’Algérie, c’est la France. Cette question est d’ailleurs définitivement close puisque dans une note du 21 juillet 1955, le lieutenant-colonel Bertrand, chef du bureau des disparus, rend compte à Paris que l’Armée Populaire Vietnamienne (AVPN) déclare avoir rendu la presque totalité des prisonniers de guerre européens4 et nord-africains qui étaient en vie au moment du cessez-le-feu. Outre la mort de certains captifs (qu’elle s’empresse d’imputer aux bombardements français frappant sans discernement les camps5 et les convois de prisonniers), elle reconnaît néanmoins que d’autres, intransportables, sont

23. Environ 70% des prisonniers de Dien Bien Phu sont morts après seulement 4 mois de captivité.

24. Vietnam, Laos, Cambodge.

25. Voir notre de bas page n°9 concernant le LCL Ba Xuan Huynh.

26. La Toussaint rouge, le 1er novembre 1954, marque le début de la guerre d’Algérie.

27. Service historique de la Défense, (désormais SHD), Vincennes, 10 H 315, note n°2914/BDPGI/UF : Libération des PG des pays de l’Est.

effectivement morts en captivité dans les quelques jours qui ont suivi la fin des hostilités. L’AVPN précise par ailleurs que les « ralliés » et les légionnaires originaires d’Europe de l’Est (prisonniers et déserteurs) ne seront pas rendus, ayant choisi, soit de rester sur place, soit de rentrer chez eux par la « voie démocratique ». En fait, ces légionnaires seront la plupart du temps rapatriés de force dans leur pays d’origine via la Chine et la Russie, en accord avec les partis communistes locaux. Enfin, elle se refuse systématiquement à faire connaître le sort réel réservé à certaines catégories de prisonniers : les officiers du 2ème bureau, les officiers de renseignement et les interprètes vietnamiens des forces terrestres. Le sort des autochtones n’est pas non plus évoqué. Interrogée sur les raisons susceptibles d’expliquer un aussi grand nombre de disparus, l’AVPN n’apporte aucune précision. Le lieutenant-colonel Bertrand conclut son rapport en évoquant « la possibilité que des prisonniers, séparés des autres, aient été exécutés ».

Toutefois, certains éléments troublants viennent remettre en question les déclarations du Viêt-Minh affirmant que tous les prisonniers auraient bien été libérés. Ainsi, une directive du commandement viêt-minh de Cochinchine ordonne de garder les prisonniers dont la présence n’est pas connue des libérables et qui n’ont pas été réclamés nominativement. Ces prisonniers de guerre sont gardés dans des camps secrets car jugés trop dangereux : officiers de renseignement, officiers des unités de commandos, membres des Groupements de Commandos Mixtes

28. Le village de Fia Kéo a ainsi été bombardé et mitraillé les 15 et 16 août 1951 causant la mort de 30 prisonniers et en blessant une dizaine qui finissent par mourir, faute de soins (témoignage de Robert Schuermans, ancien du 3ème BCCP, capturé après les combats de la RC4.

29. Robert Bonnafous, Les prisonniers français… op.cit., p. 171-172 et p. 332-339. Dans l’annexe de son ouvrage, l’auteur présente ainsi une liste nominative de 77 légionnaires rapatriés par « la voie démocratique ». Vraisemblablement réalisée à partir du témoignage de prisonniers libérés, ce recensement précise le nom, le grade, l’unité, la date et lieu où ils ont été vus pour la dernière fois, l’état de santé et certaines mentions comme « rapatrié de force » ou « a manifesté son intention de regagner la France dès qu’il le pourra ». En février 1955, le général Ely évoquera un maximum de 1000 légionnaires (prisonniers et déserteurs) ainsi « rapatriés ».

30. À l’exception de la Pologne, de la Hongrie et de la Roumanie qui ont refusé le principe du rapatriement.

31. Robert Bonnafous, Les prisonniers français…, op.cit., p. 214.

32. SHD, 10 H 315, Interceptée par les services de renseignement français – Liste carton.

33. Dès le 14 septembre 1954, les services de renseignement français évoquaient l’existence de deux camps dits de représailles, l’un à Lang Trang, à 31 km au nord-est de Tuyen Quang, l’autre dans la région de Ba Be. Roger Bruge, Les hommes de Dien Bien Phu, Paris, Perrin, 2003, p. 603 : Bulletin de renseignement n°2575.

Aéroportés (GCMA), militaires accusés d’atrocités, prisonniers signalés pour leur mauvaise conduite dans les camps1. D’une façon plus générale, certains témoignages de rescapés du camp n°1, le camp des officiers, laissent même entendre qu’initialement le Viêt-Minh n’avait pas du tout l’intention de rendre les officiers captifs, prétextant alors une mortalité brutale due à des pathologies tropicales2. Toutefois, afin de témoigner de sa bonne volonté, le Viêt-Minh prend soin d’intégrer, aux premières libérations anticipées d’hommes de troupe, 2 ou 3 officiers du camp n°1. Capturé lors des combats sur la RC4 en octobre 1950, le lieutenant Beucler3 ira dès sa libération, le 28 août 1954, consulter les listes de prisonniers présentées par le Viêt-Minh à la commission d’armistice. Il constatera alors qu’une quarantaine de noms, considérés comme « vipères lubriques »4, ont tout simplement été « oubliés ». Après protestation de la partie française, ces derniers réapparaitront comme par enchantement sur les listes5.

Plus troublants encore sont ces deux renseignements émanant d’interception de messages Vietnam par les services de renseignement français en décembre 1954, attestant de la présence de prisonniers non libérés à cette date6:

– le premier est un message alertant les services de sécurité du Viêt-Minh de Langson et de Phuc Yen de l’évasion de 5 prisonniers européens et africains dans l’après-midi du 7 décembre afin qu’ils placent des gardes à tous les carrefours.

– le second est un document adressé au régiment 148 lui annonçant qu’un convoi de prisonniers européens et africains, détenus à la sureté de Phu To va se déplacer, exigeant le secret au départ et à l’arrivée du convoi.

34. Robert Bonnafous, Les prisonniers français…, op.cit., p. 214.

35. Alexandre Le Merre, La clémence de l’oncle Hô, un mensonge meurtrier. Indochine, 1952-1954, Paris, Indo-éditions, 2011, p. 161.

36. Futur secrétaire d’État à la Défense puis aux Anciens Combattants (1977- 1978), à l’origine de l’affaire Boudarel.

37. Officers jugés irrécupérables sur le plan idéologique par le Viêt-Minh et donc dangereux.

38. Alexandre Le Merre, La clémence de l’oncle H…, op.cit., p. 162.

39. Roger Bruge, Les hommes de Dien Bien Phu, op.cit., p. 603.

On peut ici s’interroger sur les motivations d’une telle attitude de la part du Viêt-Minh. Il pourrait s’agir d’une réponse au sort de certains de ses cadres emprisonnés depuis 1946, ne figurant sur aucune liste et dont il est sans nouvelle. L’objectif est simple : garder au secret un certain nombre de prisonniers jusqu’à la libération de ses cadres toujours captifs. Cette situation n’est pas sans embarrasser la France vis-à-vis de ses propres réclamations concernant ses disparus. Une enquête est donc diligentée par le commandement français. Cette dernière fait apparaître qu’au cours des années 1952-1953, la gestion de nombreux camps de prisonniers a été transférée à l’Armée Nationale Vietnamienne, à l’origine de nombreuses exécutions sommaires, scrupuleusement consignées sur les registres des camps et des prisons. Ces lieux de détention sous administration vietnamienne, contrairement à ceux supervisés par l’armée française, ne sont pas sous la surveillance étroite du Comité international de la Croix-Rouge. Pour le Viêt-Minh, le gouvernement Bao Daï étant un régime fantoche, à ses yeux seule la France est coupable. En dépit des interrogations légitimes qu’auraient dû susciter les interceptions réalisées par les SR, rien n’y fait. Il semble même qu’à partir de 1955, un statu quo coupable se soit établi entre Paris et Hanoï, une sorte de : « tu ne me parles plus de tes disparus, je ne te parle plus des miens ! ». Une note du SDECE du 15 mars 1956 va venir néanmoins relancer le débat sur des prisonniers potentiellement oubliés. Celle-ci rapporte qu’une cinquantaine d’Européens, torse nu et en sandales, travaillaient début novembre 1955 à la réfection de la chaussé sur le tronçon de route situé entre Hoa Binh et Moc Chau (nord Vietnam).

Figure 5.– Prisonniers sur la piste. « Le dernier salut », aquarelle de Pierre Flamen, rescapé des camps de prisonniers du Viêt-Minh. (© Coll. Chasseriaud).

La source qui a vécu très longtemps avec les Français et qui parle la langue ajoute que ces hommes étaient bien des prisonniers de guerre et qu’ils étaient gardés par des soldats armés. Le rédacteur de la note précise que « ces Européens ne peuvent être que des prisonniers de guerre car les déserteurs ou les ralliés européens, travaillant en brousse, ne sont jamais gardés militairement ». Fin juillet 1956, ce même informateur, lors de différents déplacements, affirme avoir vu d’autres prisonniers au travail :

– douze prisonniers à Tinh Tu, rudoyés et gardés par un rallié de type africain ;

– trente-sept prisonniers entre Tuyen Quang et Phu Doan ;

– trois prisonniers à Thaï Nguyen ;

– dix prisonniers à Dong Vang.

Informé de ces faits, le ministre des Affaires étrangères, en accord avec sa délégation générale à Hanoi, n’en démord pas. Il ne peut que s’agir d’une confusion avec des ralliés ou d’anciens déserteurs. Pourtant, peu après, l’informateur du SDECE1 parvient à identifier deux Européens :

– le premier est Louis Tillard, militaire démobilisé en Indochine. Resté sur place pour travailler dans une entreprise de travaux publics, il a été enlevé avec ses ouvriers par un commando viêt-Minh sur un chantier proche de Tourane le 25 janvier 1949.

– le second est Hervé Monze, militaire capturé par le Viêt-Minh sur la route de Cao Bang en 1947. Il remet à l’informateur un petit mot pour sa femme domiciliée à Crozon (Finistère) :

« Gardez espoir, suis encore vivant, bon courage »1.

En dépit de tout cela, le ministère de la Défense et celui des Affaires étrangères semblent manifester peu de

volonté à véritablement vouloir étudier cette éventualité1, comme en

1 Au milieu des années 80, de nombreux films américains ont abordé le sujet des « POWs/MIAs » (Prisoners of War/Missing in action). Cette question semble avoir longtemps préoccupé l’opinion publique américaine puisqu’en avril 1990, un sondage du magazine Time révélait que 62 % des personnes interrogées estimaient qu’il y avait encore des prisonniers américains vivants au Vietnam (84% chez les vétérans interrogés).

40. Le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage est le service de renseignement extérieur français créé le 28 décembre 1945, devenu la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE) le 2 avril 1982.

41. Roger Bruge, Les hommes de Dien Bien Phu, op.cit., p. 605. Selon l’auteur, Monze, né en 1915 a fini par être libéré puisqu’il est décédé à Eaubonne (Val d’Oise) le 25 novembre 1987. Aucune nouvelle en revanche de Tillard.

42. Au milieu des années 80, de nombreux films américains ont abordé le sujet des « POWs/MIAs » (Prisoners of War/Missing in action). Cette question semble avoir longtemps préoccupé l’opinion publique américaine puisqu’en avril 1990, un sondage du magazine Time révélait que 62 % des personnes interrogées estimaient qu’il y avait encore des prisonniers américains vivants au Vietnam (84% chez les vétérans interrogés).

témoignent leurs demandes d’éclaircissement relativement timorées auprès des autorités vietnamiennes. La seule intervention notable du Quai d’Orsay est celle ayant permis la libération du lieutenant Eychenié, du 2ème bataillon thaï, le 28 décembre 1955 à Hong Kong, faisant de lui, très officiellement1, le dernier prisonnier libéré de la guerre d’Indochine2. Après d’ultimes actualisations, à la date du 1er juin 1959, le nombre des disparus s’établissait officiellement comme suit (Tab. 2) :

Tableau 2.– Situation des disparus au 1er juin 1959. (Robert Bonnafous, Les prisonniers français…, op.cit., p. 221)

Interrogée sur la situation des manquants, l’APVN déclarera que 46% sont effectivement décédés, quant aux autres, elle ne sera pas en mesure de donner des explications.

Conclusion

Dans l’immédiateté de la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’Indochine entraîna la France dans un conflit d’un type inédit : une guerre révolutionnaire, sans véritable ligne de front, face à un adversaire qualifié de « rebelles ». De ce fait, n’étant pas reconnu comme belligérant, à aucun moment du conflit, le Viêt-Minh ne se sentit concerné par le respect des conventions de Genève, traitant de la question des prisonniers de guerre et notamment de la possibilité donnée à la Croix-Rouge d’accéder aux lieux de détention. Ne pouvant s’appuyer sur un recensement habituellement réalisé par la Croix-Rouge et n’ayant par ailleurs aucun véritable contact officiel chez l’adversaire, l’administration et le commandement militaire français furent bien en peine de clarifier la situation des disparus, présumés prisonniers, de celle des présumés morts…, quand ils ne furent pas purement et simplement considérés comme déserteurs. Jusqu’aux début des années 70, certaines familles parviendront, après avoir recueilli les témoignages de rescapés, à réhabiliter la mémoire d’un proche considéré à tort comme déserteur alors qu’il était mort dans l’anonymat le plus complet dans un camp. Parmi ces disparus, il est également possible qu’un certain nombre soit resté en captif après la guerre et y soient morts dans la totale indifférence de nos gouvernants de l’époque. À la lueur des éléments précédemment évoqués, il est aujourd’hui impossible d’évacuer totalement ce doute. Une faible consolation permet néanmoins d’espérer, après avoir mis en lumière le sort de ces malheureux, pour la vérité, pour l’histoire, qu’ils puissent désormais reposer en paix, amalgamés pour toujours à cette terre indochinoise qu’ils avaient tant aimée.

43. SHD, 10 H 315, note n°2914/BDPGI/UF : Libération des PG des pays de l’Est.

44. Enlevé à Binh Lu par des trafiquants d’opium le 4 avril 1951, puis livré au Viêt-Minh, il aurait ensuite été repris par des militaires chinois et entrainé de l’autre côté de la frontière. Il a de ce fait été accusé par les autorités chinoises d’avoir pénétré son territoire sans autorisation à des fins d’espionnage.

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